Chers amis,

En médecine, le « patient zéro » est le premier cas officiellement identifié d’une épidémie naissante ou d’une nouvelle maladie.

Alzheimer a eu sa patiente zéro, Auguste Deter, qui a permis au Dr Aloïs Alzheimer de décrire le premier la maladie, le sida a eu son patient zéro, le covid également…

La quête et l’identification du « vrai patient zéro » constitue parfois un motif de recherches à mi-chemin entre le médico-légal et l’archéologie : un certain Albert Gitchell, cuisinier de l’armée américaine, a par exemple été identifié comme le patient zéro de la Grippe espagnole, mais il est plus que probable que la maladie avait déjà tué plus tôt, et ailleurs – aujourd’hui encore son « tracé » reste débattu.

Le Dr Luc Périno a écrit un brillant et passionnant livre au sujet des patients zéro – ironiquement publié moins d’une semaine avant l’ordre de confinement du président Macron en 2020 ! – qui se lit comme un roman et que je vous recommande vivement (réf. en source[1]).

Si vous suivez l’actualité, il ne vous aura pas échappé qu’a été annoncée, cette semaine, le mort de Loana.

Loana : son seul prénom suffit à vous rappeler qui elle était ; pourtant, vous aviez oublié jusqu’à son existence avant qu’elle ne fasse, une dernière fois, parler d’elle dans la presse suite à la découverte de son corps à Nice.

Sa célébrité brutalement acquise il y a un quart de siècle en a fait, malgré elle, la « patiente zéro » d’un mal qui s’est, depuis, propagé de façon épidémique.

Le XXIème siècle a été très ponctuel : l’année 2001 a donné franchement le ton de ce qui nous attendait au cours des décennies suivantes, en tout cas jusqu’à ce jour.

La mémoire collective française retient en effet surtout de 2001 deux évènements sidérants – sidérants parce que télévisuels : le 11-septembre, et Loft Story.

Nous vivons toujours dans l’ère post-11-septembre : une ère marquée par le terrorisme islamique, l’interventionnisme états-unien et des images de guerre et de chaos tournant en boucle sur les écrans.

Mais à peine quelques mois plus tôt, en cette même année 2001, ce sont d’autres images qui tournaient en boucle sur les écrans de télévision français.

Les images d’un groupe de jeunes gens (je ne sais plus combien ils étaient) enfermés dans un studio géant et filmés 24h/24 sous le prétexte d’un « jeu de télé-réalité ».

J’étais encore un adolescent, à cette époque, mais j’étais déjà cinéphile et je me souviens très bien m’être dit que les films The Truman Show, avec Jim Carrey, et Ed TV, avec Matthew McConaughey, que j’avais vus respectivement trois et deux ans plus tôt au cinéma, avaient été à la fois prémonitoires et en-deçà de la réalité.

Dans ces deux films, le personnage principal est en effet suivi 24h/24 par des caméras pour servir de matière à un « reality show » qui passionne l’Amérique entière, en flattant son goût pour le voyeurisme. Le premier à son insu, le second avec son consentement.

Lorsque l’émission « Loft Story » a déboulé sur M6 en 2001, non seulement le succès a été au rendez-vous, non seulement ce succès était fondé sur l’instinct voyeuriste du public, mais ce que n’avaient pas prévu les films que j’ai cités, c’est que ce dont se régalerait le plus le public était ce qu’il y avait de plus sordide et vulgaire à montrer.

Ainsi, si j’ai bon souvenir, les premières scènes à avoir tourné en boucle suite à l’entrée des participants dans le « loft » étaient celles d’une participante demandant « qui c’est qu’a pété ? »

Et le présentateur, les commentateurs et les téléspectateurs de s’esclaffer face à ce grand moment de télévision : un authentique prout, et la réaction qu’il occasionne.

Voilà qui a mis le public, et la postérité, au parfum de ce qu’était la « télé-réalité ».

Et c’est dans ce terreau composé des plus obscènes interactions humaines qu’est « née » médiatiquement la première « star de la télé-réalité », Loana.

Loana est du jour au lendemain – ou plutôt d’une nuit à l’autre – devenue la star de cette « première saison » de Loft Story en étant filmée faisant l’amour avec un compagnon de cellule, pardon, un co-participant à cette émission télé-réalité, dans une piscine.

Même si vous n’aviez pas regardé l’émission le jour J, vous étiez tout de même au courant le lendemain car tout le monde ne parlait que de ça.

Les images ont largement débordé le cadre de l’émission et de la chaîne M6. Reprises, commentées, disséquées par la presse, elles ont offert au programme une publicité aussi massive qu’inattendue.

Un homme et une femme avaient fait l’amour pour la première fois en direct à la télévision.

Quel évènement !

La pornographie, jusque-là reléguée aux chaînes cryptées ou aux diffusions tardives, s’invitait en prime time. Et, détail décisif, il ne s’agissait pas d’acteurs mais de « gens ordinaires ».

Loana, la « star » et la « vedette » de Loft Story, comme l’ont encore rappelé les médias en annonçant sa mort ces derniers jours, est « née » de cette seule séquence.

Un quart de siècle plus tard, je suis frappé de voir à quel point ladite séquence, qui reste dérangeante, est pleine d’un sous-texte mythologique mais comme dévoyé, altéré.

Lorsque Loana a été « castée » pour participer à la toute première émission de télé-réalité diffusée en France, nul doute que son physique avantageux faisait d’elle, aux yeux des producteurs, une bonne candidate pour devenir une vedette de télé.

Grande, blonde, aux codes de la féminité médiatique de l’époque (elle avait un petit côté Ophélie Winter, vedette télé lancée par la même chaîne), elle apparaissait comme une Vénus cathodique en puissance. Il ne lui manquait qu’un moment fondateur.

Ce moment a eu lieu dans une piscine, comme une matrice artificielle. La « naissance » de la star s’est opérée dans ce liquide amniotique improvisé, via un acte intime diffusé en direct à des millions de téléspectateurs.

On a là une forme de monstruosité mythologique : Loana s’y engendre symboliquement elle-même, dans un geste où (pro)création et exposition se confondent, où naissance et sexualité se superposent.

C’était la « Naissance de Vénus », non plus la version de Botticelli, mais celle des codes de la télévision du XXIème siècle, qui ont fait de l’indécence le moteur de l’audimat.

Malgré son physique et sa « séquence séminale », Loana ne m’a jamais inspiré ni désir ni mépris, mais plutôt de la tristesse.

Sous son physique de bimbo, elle avait l’air d’une gentille fille, douce et complètement dépassée par la brusque notoriété dont elle bénéficié – même si le terme « bénéficié » n’est sans doute pas le terme adéquat, comme la suite de sa vie l’a prouvé.

Je n’oserai pas écrire qu’elle n’avait pas de talent car je n’en sais rien, mais une chose est sûre : ça n’est pas à son talent qu’elle devait sa richesse et sa célébrité, mais au fait de s’être retrouvée au centre d’une machine médiatique cynique et, à tout point de vue, grossière, laquelle a exploité sans vergogne son image et sa réputation.

Passé ce brusque et somme toute assez bref moment de célébrité nationale, Loana a connu ce que l’ensemble de la presse a unanimement qualifié de « descente aux enfers » : problèmes d’addiction à l’alcool et aux antidépresseurs, violences conjugales subies dans trois relations successives, neuf tentatives de suicide en deux ans.

Comme par un effet miroir, cette trajectoire destructrice avait culminé l’an passé par une humiliation publique dans le média même qui l’avait rendue célèbre, la télévision, opérée par ce maître contemporain de la vulgarité cathodique, Cyril Hanouna[2].

Loana a payé, au prix fort, quelques mois d’une notoriété basée sur son seul physique et sa participation docile à une entreprise de voyeurisme médiatique aussi vertigineuse que cruelle.

Tout ça pour mourir chez elle dans un tel état de solitude et d’abandon que son corps n’a été trouvé par la police que plusieurs jours plus tard après son décès. 

Je ne connais pas les causes physiques de la mort de Loana, mais j’en connais les causes humaines et morales, qui font d’elle la patiente zéro d’un mal du siècle qui s’est depuis répandu de façon ahurissante.

En France, Loana a été la pionnière d’un phénomène dont personne ne pouvait prévoir l’ampleur.

Jusqu’alors, pour une femme, pour devenir riche et célèbre, il fallait soit être bien née (princesse, ou à défaut épouser un prince), soit être dotée d’un certain talent.

Avoir un joli minois et des mensurations affriolantes pouvait vous aider, mais ça ne suffisait pas.

La postérité a totalement oublié les starlettes qui ont fleuri dans les années 1960 dans le sillage d’une Brigitte Bardot ou d’une Ursula Andress, mais elle n’a pas oublié ces deux dernières, qui étaient (ou qui sont, Andress est encore vivante) dotées d’un magnétisme, voire d’un mystère, palpables à l’écran.

Lorsque la téléréalité s’est imposée dès 2001, il n’a plus été question de talent : pour se faire remarquer et encenser, bref, pour « réussir », il fallait certes être photogénique, mais surtout abandonner toute pudeur, et accepter de dire ou faire devant les objectifs ce que à quoi toute personne équilibrée est normalement réfractaire.

Loana, dans ce jeu médiatique ou seules l’apparence et l’outrance primaient, a logiquement été effacée par d’autres « stars », avec beaucoup de guillemets, dont l’envie d’être célèbre a été poussée par une floppée de programmes de télé-réalité.

« La nouvelle star », « Star Academy », « Top chef », « Les Anges de la téléréalité », etc., etc. ont ainsi engendré une série d’épigones de Loana, dont certaines étaient tout aussi fragiles qu’elle, et d’autres ont décompensé leur instabilité mentale par la criminalité, comme Nabilla – « auteure » du célèbre « non mais allô quoi »  – condamnée par la justice pour avoir poignardé son petit ami, puis par la DGCCRF pour pratiques commerciales trompeuses sur Snapchat[3].

Malgré tout, ces jeunes femmes ont servi de modèle à tout une génération de jeunes personnes qui voulaient, elles aussi, obtenir leur ration de paillettes et qui ont été confortées dans l’idée que le narcissisme et le culte superficiel des apparences sont payants.

Car ils sont payants, littéralement. Et permettent même de très bien vivre.

Et c’est précisément là que le phénomène a changé d’échelle.

Avec l’arrivée des réseaux sociaux, ce qui relevait encore, au tout début des années 2000, d’un système centralisé et maîtrisé – quelques chaînes de télévision, quelques producteurs, quelques émissions – s’est dissous dans un espace sans centre, sans filtre et sans limite apparente.

Il n’y a, désormais, plus besoin d’être sélectionné pour entrer dans un « loft ».

Chacun peut construire le sien, chez soi, dans sa chambre, avec pour seules caméras un smartphone et pour seul public une foule anonyme, potentiellement mondiale.

La logique est restée la même, mais elle s’est accélérée, intensifiée, banalisée.

Ce que Loana avait incarné de manière exceptionnelle est devenu un modèle reproductible à l’infini.

Des milliers, puis des centaines de milliers de jeunes femmes – et d’hommes, mais le phénomène touche plus violemment les premières – se sont mises à rejouer, chacune à leur échelle, la même scène originelle : s’exposer, se montrer, se raconter, se mettre en scène, parfois se dénuder, souvent s’exagérer.

Non plus une fois, dans une piscine filmée par M6, mais chaque jour, sur Instagram, Snapchat, TikTok ou OnlyFans.

Là où Loana était une exception, une anomalie médiatique, les « influenceuses » sont devenues une norme culturelle.

Elles ne sont plus une poignée : elles sont une armée.

Et surtout, elles ne sont plus perçues comme des victimes potentielles d’un système, mais comme des modèles de réussite.

Elles ont engendré à leur tour plusieurs modes, comme celles de recourir à la chirurgie esthétique de plus en plus jeunes afin de rehausser leurs pommettes et grossir leurs lèvres, ou de s’expatrier à Dubaï pour vivre, dans le luxe, de l’étalage de leur image.

(et c’est ainsi qu’on les a vues monter en catastrophe avec leur fer à lisser dépassant de leur sac pour prendre dans un avion de rapatriement suite aux attaques iraniennes !)

À la différence de Loana, beaucoup d’entre elles donnent l’impression de maîtriser les codes.

Elles parlent de « stratégie de contenu », de « personal branding », de « monétisation ».

Elles transforment leur image en entreprise, leur quotidien en produit, leur intimité en marchandise.

Le fond du mécanisme n’a pas changé, il s’est industrialisé : ce qui attire, ce qui capte, ce qui retient, ce n’est toujours pas le talent au sens classique du terme, mais l’exposition de soi, souvent poussée jusqu’à ses limites les plus ambiguës.

Plus on montre, plus on existe. Plus on s’expose, plus on est visible.

Et plus on est visible, plus on « vaut » – financièrement, symboliquement, socialement.

Dans cette économie de l’attention, la pudeur devient un handicap concurrentiel. La retenue, la mesure, sont des tares.

Il ne s’agit plus seulement de plaire, mais de retenir, de provoquer, de susciter une réaction, quelle qu’elle soit.

Le beau ne suffit plus ; il faut qu’il soit commenté « vu » et « liké » des milliers de fois.

Le quotidien ne suffit plus ; il faut qu’il soit scénarisé, mis en scène.

Ainsi, ce que Loana avait subi comme une fulgurance brutale – cette transformation instantanée d’individu en image, en personnage public offert à la célébration superficielle de tous – est aujourd’hui recherché, cultivé, optimisé, valorisé.

Je pense toutefois que le prix à payer, lui, n’a pas disparu.

Il est moins spectaculaire, peut-être, que la « descente aux enfers » médiatisée d’une star de télé-réalité, mais plus diffus, plus insidieux.

Car vivre en permanence sous le regard des autres, dépendre de leur approbation, mesurer sa valeur à des chiffres – likes, vues, abonnés – n’est pas sans conséquence.

C’est une forme de tension continue, une exposition sans répit, une fragilité structurelle. Et je ne vous parle même pas des tourments de l’âme !

Derrière ces sourires filtrés et ces vies parfaitement cadrées, combien de solitudes, d’angoisses, de dépendances nouvelles ?

Et surtout : combien de jeunes filles, d’adolescentes, aujourd’hui, voient là un modèle à suivre, un idéal à atteindre ?

Loana était seule face à des millions de regards. Les influenceuses, elles, sont des millions à se faire face les unes aux autres, dans une compétition silencieuse, permanente et sans merci.

Puisse le triste destin de Loana au moins servir d’avertissement à toutes les jeunes femmes qui misent sur l’image qu’elles renvoient d’elles-mêmes et l’admiration sur laquelle elles entendent capitaliser pour vivre.

Je serai heureux de connaître votre sentiment sur cette « épidémie » dont Loana était la patiente zéro.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] Luc Périno, Patients zéro – Histoires inversées de la médecine, éd. La découverte, 2020

[2] « Cyril Hanouna « humiliant » avec Loana : ce nouveau camouflet reçu par l’animateur avant sa rentrée très attendue », Free, 21 avril 2025 ; disponible sur https://portail.free.fr/divertissement/people/cyril-hanouna-humiliant-avec-loana-ce-nouveau-camouflet-recu-par-lanimateur-avant-sa-rentree-tres-attendue/

[3] « L’influenceuse Nabilla paie 20 000 euros d’amende pour pratiques commerciales trompeuses sur Snapchat », Le Monde, 28 juillet 2021 ; disponible sur https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/07/28/l-influenceuse-nabilla-paie-20-000-euros-d-amende-pour-pratiques-commerciales-trompeuses-sur-snapchat_6089795_3234.html