Chers amis,
En France, il y a deux situations professionnelles qui semblent irrésistiblement conduire ceux qui les occupent à faire des jeux de mots plus ou moins foireux : journaliste à « Libé », et coiffeur.
Je ne vais pas ici parler des premiers : il vous suffit d’entrer chez votre marchand de journaux pour vous faire une idée.
Pour les seconds, c’est à la fois plus rare et plus spectaculaire : il semble que chaque petite ou moyenne commune de France ait son enseigne « maline », et j’oserais même dire, quitte à marquer contre mon camp, tirée par les cheveux.
Petit florilège tiré du net :
Je ne m’explique pas ce goût des coiffeurs pour les enseignes à jeux de mots.
C’est une mode, j’imagine.
Tout comme… la coiffure elle-même.
Mon « expérience » dans la coiffure
Enfant, j’ai passé beaucoup de temps dans ce monde très particulier des salons de coiffure et auprès de coiffeurs, ou plutôt d’apprentis coiffeurs.
Non pas par goût, mais parce que ma grande sœur, qui a 9 ans de plus que moi, a commencé sa vie professionnelle comme coiffeuse.
Depuis l’enfance, elle savait ce qu’elle voulait faire comme travail, et dès 16 ans elle a entamé une formation professionnelle.
Dans sa chambre, à la maison, il y avait des têtes en plastique sur lesquelles elle s’exerçait, et tout une batterie de brosses, de fers à friser, des sèche-cheveux, de bigoudis, et, évidemment, une tripotée de produits chimiques.
Mais ce qui me fascinait le plus, c’était ses camarades coiffeurs, et ses clients (souvent des clientes).
De temps en temps, je la rejoignais dans son lycée professionnel, puis plus tard dans le salon qui l’employait, et je côtoyais ses camarades apprenant également la coiffure : ils me paraissaient tous étonnamment extravertis ; ils semblaient rivaliser d’originalité.
Ma sœur, quand elle revenait de sa journée de travail – elle travaillait souvent les samedi et la veille de Noël, le moment où les gens veulent se faire beau – nous racontait ses conversations avec ses clients (ses clientes, surtout, disais-je).
Me sœur a collecté, durant toutes ces années, une quantité de destins et de réflexions sur la vie, tout à fait stupéfiante.
J’ai compris à ce moment-là que le coiffeur était, comme un médecin ou une infirmière, une personne à laquelle on confie visiblement toute sa vie en même temps qu’on lui confie sa tête. On va chez le coiffeur comme chez le chirurgien, avec un mélange d’attente et d’appréhension.
C’est une démarche qui n’a rien d’anodin.
Dis-moi comment tu te coiffes, je te dirai d’où tu viens (et de quelle époque)
Les cheveux, étant sur la tête – pardon pour cette tautologie – sont l’une des parties les plus visibles du corps humain.
Et comme ils se trouvent au sommet de ce même corps, ils ont une « charge » à la fois énergétique et identitaire particulièrement puissante.
Michel Odoul, thérapeute et pionnier de la psycho-énergétique, et Rémi Portrait, coiffeur, ont développé dans leur livre Cheveu, parle-moi de moi l’idée que vos cheveux ne seraient pas un simple attribut esthétique, mais un langage à part entière[1].
Vos cheveux expriment votre manière d’être au monde, votre rapport à l’autorité, à la séduction, à la liberté, voire à votre histoire familiale.
Une chevelure que vous laissez pousser, que vous disciplinez, que vous cachez ou que vous coupez complètement raconte une histoire différente ; et chaque nouvelle coupe, surtout si elle rompt avec la précédente, « écrit » un nouveau chapitre de votre vie.
Combien de « nouveaux départs » commencent, ou trouvent leur expression, symboliquement, chez le coiffeur ?
Combien de ruptures compliquées, douloureuses, combien de licenciements, de nouvelles embauches, de deuils, ont été dépassés au moins en partie grâce à la « nouvelle tête » que vous vous êtes offerte chez le coiffeur ?
Les cheveux que l’on laisse sur le sol du salon de coiffure et qui sont balayés à la fin de la coupe sont comparables, toutes proportions gardées, à la mue du serpent : vous laissez une partie de votre ancien moi derrière vous.
On peut discuter certaines de ces interprétations, mais une chose est indéniable : depuis des millénaires, les sociétés humaines ont toujours considéré les cheveux comme bien davantage qu’une simple matière kératinisée.
Au Moyen-Âge, la tonsure était un code
Vos cheveux, outre qu’ils reflètent quelque chose de votre état intérieur, disent de façon visible votre appartenance sociale.
Je prends un exemple assez loin de nous dans le temps.
Au Moyen Âge, la tonsure des moines n’avait rien d’une fantaisie capillaire. En rasant le sommet du crâne, le religieux abandonnait symboliquement sa vanité et son identité sociale pour entrer dans une communauté.
Cette couronne de cheveux rappelait celle d’épines du Christ, tout en permettant d’identifier immédiatement celui qui avait renoncé aux ambitions du monde. Une simple coupe de cheveux suffisait donc à signifier un engagement spirituel total.
Aujourd’hui encore, lorsqu’un moine entre dans certains ordres bouddhistes, le premier geste du rituel consiste à lui raser la tête : le cheveu est toujours le premier sacrifice demandé.
Ce « sacrifice » est également pratiqué sur la tête de chaque nouvelle recrue dans l’armée américaine : rappelez-vous les séances de tonte des nouveaux soldats dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.
Mais la tonsure elle-même était, pour reprendre un terme qu’emploient mes enfants, « stylée » : selon l’ordre dans lequel vous rentriez, vous n’arboriez pas la même[2] !
La plus connue est la tonsure romaine (ou pétrinienne, dite de saint Pierre) : le sommet du crâne est rasé, tandis qu’une couronne de cheveux est conservée tout autour, en souvenir, disait-on, de la couronne d’épines du Christ.
Plus à l’est, certaines communautés privilégiaient une tonsure orientale (ou de saint Paul), qui consistait non pas toujours à raser entièrement le crâne, comme on l’a longtemps cru, mais plutôt à porter les cheveux très courts.
Enfin existait une troisième forme, dite celtique (ou insulaire, parfois johannique), pratiquée dans les monastères d’Irlande et d’Écosse. Plus mystérieuse, elle a disparu assez tôt de l’histoire et demeure aujourd’hui la moins bien connue.
Au fond, peu importe la forme exacte : dans tous les cas, la coiffure était un signe immédiatement lisible d’appartenance, de foi et d’engagement.
Il n’y pas si longtemps, dans les pays communistes, porter des cheveux longs, pour des hommes, et même la barbe, était interdit car c’était un symbole de décadence capitalise.
Ironiquement, dans les pays capitalistes, porter les cheveux longs était a contrario un signe d’appartenance réfractaire : c’était l’un des attributs distinctifs des hippies et des pacifistes, qui s’opposaient à la guerre du Vietnam…
Les fantaisies capillaires de nos amis les footballeurs
Aujourd’hui, les idoles contemporaines du Dieu football utilisent leurs cheveux pour affirmer leur singularité.
Ça tombe bien, la Coupe du monde vient de se terminer et vous avez eu tout le loisir d’observer les footballeurs professionnels, qui rivalisent d’originalité ou au contraire de conformisme dans le domaine des coupes de cheveux.
Les années 1980 avaient leurs coupes mulet ; les années 1990 leurs mèches décolorées ; les années 2000 ont vu apparaître les crêtes de David Beckham, bientôt imitées dans toutes les cours de récréation.
Puis vinrent les extravagances de Paul Pogba, les couleurs changeantes de Neymar ou les permanentes savamment entretenues de plusieurs stars actuelles.
Sur les terrains, la coiffure est devenue un véritable logo personnel, parfois presque aussi reconnaissable que le numéro porté dans le dos.
Les sociologues y voient un marqueur d’appartenance à une génération, à une culture ou à un milieu.
Les publicitaires, eux, savent depuis longtemps qu’un changement de coupe peut suffire à fabriquer une nouvelle image.
Et vous ?
Vous faites-vous des cheveux ?
Sans être des moines ni des footballeurs millionnaires, vous parlez, vous aussi, à travers vos cheveux.
Toutes sortes d’expressions populaires témoignent de ce rapport capital, et capillaire, des cheveux aux émotions fondamentales : le stress, la peur ; « se faire des cheveux », avoir les « cheveux qui se dressent sur la tête », etc.
Les cheveux « incarnent » tellement, pour certains, l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes, que cela peut se manifester par d’authentiques complexes – l’alopécie est le cas le plus spectaculaire.
La chute des cheveux, chez une femme, est une situation souvent mal vécue : elle semble altérer la féminité, tellement la chevelure est associée à la féminité et à la séduction (c’est pourquoi dans les sociétés les plus conservatrices on la dissimule).
Chez les hommes, ça n’est pas mieux… et c’est plus fréquent.
Jules César était notoirement complexé par sa calvitie – il faut dire que, à Rome, perdre ses cheveux était la marque d’une infamie, réservée aux fourbes et aux dépravés – raison pour laquelle il avait demandé, et obtenu, le droit de porter en permanence une couronne de lauriers[3] !
Actuellement, des avions entiers de jeunes chauves vont se faire implanter des cheveux en Turquie, et reviennent avec un cuir chevelu tout rougi mais aussi une meilleure estime d’eux-mêmes. Hélas il semble que ces implants ne durent guère longtemps…
Les dermatologues savent que vos cheveux, et votre cuir chevelu, sont un remarquable baromètre de votre état intérieur.
Le stress chronique peut accélérer leur chute, certaines carences nutritionnelles les rendre ternes ou cassants, un manque de sommeil ralentir leur renouvellement, tandis qu’une alimentation équilibrée, une bonne santé hormonale et un niveau de stress maîtrisé se reflètent souvent par une chevelure plus dense et plus brillante.
Bien sûr, la génétique joue un rôle majeur. J’ai, pour ma part, visiblement plus hérité du côté de mon grand-père maternel, qui était chauve à vingt ans, que de celui de mon père, qui est plus chevelu que moi !
Les cheveux, une question d’hygiène
La qualité de vos cheveux raconte aussi, silencieusement, quelque chose de votre hygiène de vie. La bonne nouvelle, c’est que prendre soin de vos cheveux revient souvent à prendre soin de votre santé tout entière.
Premier réflexe : nourrissez le terrain. Vos cheveux sont constitués principalement de protéines. Ils apprécient donc les œufs, les poissons, les légumineuses, mais aussi les aliments riches en zinc (huîtres, graines de courge), en fer, en vitamines B et en oméga-3.
À l’inverse, les régimes drastiques ou une alimentation ultra-transformée se paient parfois sur la tête.
Deuxième conseil : dormez. La nuit est le grand moment de réparation de votre organisme, cuir chevelu compris. Un sommeil chronique insuffisant perturbe l’équilibre hormonal, entretient l’inflammation et favorise un stress qui finit souvent par se traduire par une chute de cheveux plus importante.
Troisième piste : apprenez à apprivoiser votre stress. Il est aujourd’hui bien établi qu’un choc émotionnel important, un burn-out ou plusieurs mois de tension peuvent provoquer une chute diffuse des cheveux, parfois spectaculaire, quelques semaines plus tard.
La bonne nouvelle, là encore, est que ce phénomène est souvent réversible lorsque le corps retrouve son équilibre.
Enfin, n’oubliez pas que vos cheveux vivent sur votre cuir, c’est-à-dire votre peau. Il est contre-productif d’agresser quotidiennement votre cuir chevelu avec des lavages trop fréquents, de l’eau brûlante ou des produits décapants.
Comme vos intestins, le cuir chevelu possède son propre microbiote, un écosystème fragile que l’on commence seulement à mieux comprendre. Plus vous le respectez, plus vous contribuez à maintenir un cuir chevelu sain.
Aussi je vous recommande d’éviter les « produits ultra-transformés » que sont les shampooings et autres pré et après-shampooings de l’industrie pétrochimique, selon laquelle vous le valez bien, alors que vous valez mieux.
Vos cheveux ne vous demandent pas des miracles, mais réclament ce dont votre organisme a besoin lui aussi : une alimentation vivante, un sommeil réparateur, un stress maîtrisé, un peu d’activité physique et quelques moments où vous prenez réellement soin de vous.
Votre miroir vous le confirmera.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] Albin Michel
[2] Voir la source
[3] Voir la source
