Chers amis,
Il y a très exactement deux semaines, j’ai passé mon dimanche à Budapest.
En remontant, depuis le Danube, la grande avenue qui mène à la gare, mon regard a été attiré par ce bas-relief placé à l’angle d’une rue :

Si vous avez du mal à distinguer l’image, je vous la décris rapidement : la sculpture représente une scène de maternité ; une personne en blouse tend un nouveau-né à une femme dont on devine qu’elle est la mère.
L’inscription en bas mentionne Semmelweis, en référence à Ignace Philippe Semmelweis, qui donne également son nom à la rue à l’angle de laquelle le bas-relief a été placé en hommage.
Peut-être connaissez-vous déjà l’histoire d’Ignace Philippe Semmelweis ; si tel n’est pas le cas, je vais vous en parler dans un instant.
Vous vous doutez dans tous les cas qu’il a marqué son temps dans le domaine des soins de maternité pour être ainsi « affiché » dans le centre historique de Budapest.
Avant de développer ce point, je vous invite à continuer de me suivre le long de cette grande avenue de la capitale hongroise.
En effet, un peu plus loin, sur la droite, une petite place s’ouvre devant un grand bâtiment du XVIIIème siècle, et qui n’est nul autre que Szent Rókus, le tout premier hôpital public de la ville.
Et sur cette place se dresse cette statue :

Vous l’avez deviné : c’est de nouveau notre homme, Semmelweis.
Vous le voyez entouré d’angelots et d’une mère venant d’allaiter son enfant, et qui le regarde avec gratitude.
Et pour cause ! Semmelweis fut surnommé le « sauveur des mères » !
Bon ! – vous dites-vous – pour être ainsi commémoré tous les 150 mètres, ce personnage doit être un héros de son temps, ayant changé la face de la médecine, ou à tout le moins de la gynécologie !
Eh bien… oui… et non.
Oui, Semmelweis a changé la face de la médecine.
Mais non, à son époque, il n’était pas un héros, loin de là : il était un paria.
Sa terrible fin en atteste de manière dramatique.
Il est mort, à seulement 47 ans, dans d’atroces souffrances, battu par les gardiens d’un asile de fous dans lequel ses confrères médecins l’avaient expédié.
Mais quel crime Semmelweis avait-il donc commis pour être ainsi traité, pire qu’un chien galeux… pour finalement se voir ériger tant d’hommages posthumes ?
Le « crime » de Semmelweis
Budapest a de bonnes raisons de rendre hommage à Semmelweis : il était Hongrois, né en 1818 dans un quartier de Buda (avant donc que Buda et Pest soient « unies »).
Il fit cependant l’essentiel de sa carrière à Vienne.
Rappelez-vous qu’à l’époque, la Hongrie et l’Autriche faisaient partie d’un seul et même empire, l’Empire austro-hongrois.
C’est à Vienne, la capitale impériale, que tout se passait, et quand on voulait faire carrière, même en étant Hongrois, c’était là qu’il fallait être.
Semmelweis fit donc ses études de médecine à Vienne, où il consacra une thèse aux vertus thérapeutiques des plantes…
… mais ce n’est pas cela qui porta malheur à Semmelweis.
(À l’époque, soigner par les plantes était la chose la plus naturelle du monde, c’est le cas de le dire)
Non, ce qui décida de la vocation – et du triste destin – de Semmelweis, c’est son obsession à trouver une solution à la forte mortalité en couche des femmes qui venaient de mettre au monde.
À cette époque – au milieu du XIXème siècle – donner naissance est une épreuve terrifiante.
Non pas seulement à cause de l’accouchement lui-même, mais à cause d’un mal mystérieux qui ravage les maternités européennes : la fièvre puerpérale.
Les jeunes mères, juste après avoir accouché normalement, développent une forte fièvre, des douleurs abdominales atroces, des infections généralisées… puis meurent en quelques jours dans des souffrances effroyables.
Dans certains services, jusqu’à une femme sur trois succombe.
On invoque alors toutes sortes d’explications : les « miasmes », l’air vicié, les déséquilibres des humeurs, des influences atmosphériques, voire des causes morales ou spirituelles.
Mais Semmelweis, jeune médecin, fait une étrange observation.
À Vienne, deux services de maternité coexistent. Dans l’un, dirigé par des médecins et des étudiants en médecine, la mortalité explose. Dans l’autre, tenu essentiellement par des sages-femmes, les décès sont beaucoup plus rares.
Pourquoi ?
Pendant des mois, Semmelweis cherche.
Il compare tout : les positions d’accouchement, la ventilation, l’alimentation, les pratiques religieuses, jusqu’au trajet du prêtre venant administrer les derniers sacrements aux mourantes.
Puis survient un drame qui lui révèle brutalement la vérité.
Un de ses collègues meurt après s’être blessé avec un scalpel lors d’une autopsie. Les symptômes ressemblent exactement à ceux des femmes emportées par la fièvre puerpérale.
Semmelweis comprend alors l’impensable : les médecins passent directement des salles d’autopsie aux salles d’accouchement ; les mains couvertes de « particules cadavériques ». Ils examinent les parturientes sans même se laver correctement les mains avant.
Autrement dit : ce sont les médecins eux-mêmes qui tuent leurs patientes.
Aujourd’hui, cela paraît évident.
Mais à l’époque, l’énoncé de cette théorie est une hérésie. Tel est le crime de Semmelweis.
Incapables d’entendre raison, ils l’envoient à l’asile !
Semmelweis impose alors une mesure d’une simplicité désarmante : le lavage des mains avec une solution chlorée avant chaque examen.
Le résultat est spectaculaire.
En quelques mois, la mortalité s’effondre (elle passe de 13 % à 1,3 %, autrement dit, elle est divisée par 10 !).
Semmelweis venait littéralement de sauver des milliers de vies.
Et pourtant… ses confrères le haïssent.
On peut trouver deux raisons à cela : la première est idéologique ; c’est que l’observation et les mesures (simples, pourtant) conseillées par Semmelweis vont à l’encontre des idées reçues de la médecine.
À l’époque, en effet la théorie microbienne n’existe pas encore. Pasteur n’a pas encore démontré le rôle des germes.
On croit dur comme fer à la théorie des quatre humeurs ; autrement dit que la fièvre puerpérale est due à un déséquilibre interne causé dans l’organisme de la femme.
La seconde est psychologique : l’idée qu’un médecin, homme instruit et respectable, puisse transmettre la mort par ses propres mains est vécue comme une insulte insupportable.
Accepter les conclusions de Semmelweis revenait à reconnaître une vérité atroce : depuis des années, des médecins respectés avaient eux-mêmes propagé la mort.
L’orgueil corporatiste fit alors ce qu’il fait souvent – et qu’il fait toujours, de nos jours en France, via le Conseil de l’Ordre des médecins – lorsqu’une vérité dérange la doxa et l’ordre établi : il fit de Semmelweis un proscrit.
Semmelweis fut ridiculisé, marginalisé, écarté des grandes institutions.
Ses publications furent ignorées. Il fut violemment pris à parti dans les congrès de gynécologie et d’obstétrique. On le décrivit comme exalté, obsessionnel, instable.
Peu à peu, il sombra dans une profonde détresse psychologique.
En juillet 1865, Semmelweis fut signalé comme atteint de maladie mentale par ses confrères, puis interné dans un asile psychiatrique de Vienne.
Là, il fut violemment frappé par les gardiens et succomba quelques jours plus tard à ses blessures.
Pendant longtemps, les circonstances véritables de sa mort furent dissimulées par la communauté médicale, qui entretint la version officielle selon laquelle il se serait blessé au doigt lors d’une opération avant de mourir d’une septicémie généralisée, à 47 ans.
Ce n’est qu’en 1979 (!!), soit plus d’un siècle plus tard, que les circonstances réelles de sa mort sont révélées, bien plus sordides que ce que les autorités et les médias de l’époque ne l’avaient déclaré[1].
Battu à mort puis statufié
Mon cœur se serre à l’évocation de ce destin injuste et violent.
Il faudra attendre les travaux de Pasteur et de Lister pour que le monde médical reconnaisse enfin que Semmelweis avait vu juste, non seulement avant tout le monde, mais contre l’avis de tout le monde.
Alors seulement, on commencera à ériger des statues à son effigie, à donner son nom à des rues de Budapest ou Berlin.
Mais, lui, était déjà mort depuis longtemps.
Cela s’est passé il y a près de deux siècles.
Pourtant l’histoire de Semmelweis est – hélas – d’une actualité tragique : les sociétés, et plus encore les institutions savantes, accueillent rarement avec bienveillance ceux qui remettent en cause les certitudes établies.
Le destin de Semmelweis devrait nous rappeler que le consensus du moment n’est pas synonyme de vérité définitive. Lorsqu’une institution commence à protéger son prestige plus que la recherche honnête du réel, elle devient capable des pires aveuglements.
Semmelweis ne demandait pas qu’on l’admire : il demandait simplement que l’on regarde les faits.
Des femmes mouraient. Puis elles ne mouraient plus. Cela aurait dû suffire.
Il y a toujours eu, et je crains que cela ne change pas de sitôt, en tout cas à notre époque, des dépositaires « autorisés » de la science qui n’hésiteront pas à vous détruire parce que vos découvertes ébranlent voire remettent en cause tout ce sur quoi ils ont bâti leur carrière et leur réputation.
Les Semmelweis de notre époque
L’histoire des sciences regorge de chercheurs, médecins ou penseurs d’abord moqués, humiliés ou blacklistés avant d’être finalement réhabilités… et encore, pas toujours.
Barry Marshall, dans les années 1980, fut tourné en ridicule lorsqu’il affirma que les ulcères de l’estomac étaient causés par la bactérie Helicobacter pylori et non par le stress.
Il dut aller jusqu’à s’infecter lui-même pour prouver ses travaux… qui lui vaudront plus tard le prix Nobel[2].
Un autre prix Nobel, le Pr Luc Montagnier, connut, lui, un destin inverse : il fut reconnu par ses pairs pour sa contribution à la recherche sur le sida, avant d’être du jour au lendemain vilipendé pour ses observations sur le SARS-CoV-2.
Il fut en effet l’un des premiers – si ce n’est le premier – à démontrer que le virus comprenait des séquences génétiques « artificielles » qui laissaient présumer une origine laborantine, thèse aujourd’hui largement acceptée.
Luc Montagnier est décédé avant qu’on ne lui présente des excuses…
Mais il en reste beaucoup d’autres, et bien vivants, de médecins ou chercheurs ayant exprimé des positions dissidentes sur des traitements, des politiques sanitaires ou des effets secondaires et qui ont subi campagnes de discrédit, censures médiatiques ou exclusions professionnelles avant même qu’un débat scientifique serein ait lieu.
Je pense notamment à Alexandra Henrion-Caude, Michel de Lorgeril, Jean-Marc Sabatier ou encore au statisticien Pierre Chaillot, dont les observations dans leurs (très élevés) domaines de compétence leur valent un net ostracisme de la part de leurs communautés, sans parler des médias.
Ils n’ont, heureusement, pas encore été envoyés à l’asile de fous par leurs confrères, qui se partagent entre un silence gêné et la complaisance dans une cabale à leur encontre.
Portez-vous bien,
Rodolphe Bacquet
[1] Voir la source Philippe Semmelweis, Ignace Philippe Semmelwis, Wikipédia, dernière modification le 14 avril 2026
[2] Voir la source Barry Marshall, Wikipédia, dernière modification le 31 juillet 2024