Chers amis,
Si vous avez déjà connu une extase, il est certain que cette expérience vous a marqué dans ses moindres détails.
Je ne vous parle pas ici d’une forte expérience de plaisir ni d’un simple orgasme, auxquels le galvaudage du terme la réduit communément.
Non, je vous parle bien d’extase mystique, une expérience transformationnelle et bouleversante, à la fois plus commune que l’on ne le croit à l’échelle de l’humanité – je vais y revenir – et exceptionnelle (en principe) à l’échelle d’une simple vie.
Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que l’extase a, bien évidemment, un rapport étroit avec la santé – et pas que la santé mentale !
Mais, pour comprendre ce rôle, il faut d’abord gratter le vernis qui la rend au premier abord inaccessible au commun des mortels.
Sous la religion, l’extase
Les extases mystiques les plus célèbres, en tout cas chez nous, sont celles rapportées par la religion catholique, et en premier lieu celle de Sainte Thérèse d’Avila, littéralement gravée dans le marbre par Le Bernin dans une stupéfiante sculpture :

La représentation de cette expérience mystique célèbre, appelée « transverbération », est visible dans la chapelle Cornaro de l’église Santa Maria della Vittoria, à Rome.
Au-delà de la représentation baroque des rayons dorés divins et de l’ange tenant la flèche s’apprêtant à transpercer le cœur de Sainte-Thérèse, c’est l’expression de celle-ci qui est frappante ; une expression – à mes yeux – au-delà de la joie et de la douleur, et qui traduit « l’état second » provoqué par l’extase, c’est-à-dire en fin de compte l’accès à ce que l’on appellerait aujourd’hui un état modifié de conscience.
Si les extases les plus célèbres sont rapportées par la religion, c’est parce qu’elles rendent compte d’une rencontre voire d’une « fusion » avec le divin…
… quelle que soit l’interprétation qu’on en fasse !
Car l’extase mystique a touché aussi bien catholiques (Saint Jean de la Croix, Hildegarde de Bingen, Maître Eckhart…) que juifs et musulmans (en particulier dans la tradition soufie, à l’instar de Rumi), et peut même considérée comme étant à la source du bouddhisme.
Or il n’y a pas une « extase catholique » d’un côté comme une « extase musulmane » ou une « extase bouddhiste » de l’autre.
Pour une raison très simple : l’écrasante majorité des personnes qui vivent une telle extase confessent le caractère indescriptible, par des mots ordinaires, de cette expérience.
La « couleur » religieuse appliquée à cette expérience serait, en fin de compte, une tentative de l’interpréter et de la traduire en fonction de la culture religieuse qui entoure (dans le cas d’une conversion) ou qui habite déjà celle ou celui qui la vit.
Dans un livre remarquable, La Mystique sauvage, Michel Hulin a, il y a quelques années, voulu rapporter ce que l’expérience de l’extase, dépouillée de son discours confessionnel, a d’universel, au-delà des récits des grands mystiques religieux qui l’ont en quelque sorte accaparée[1].
L’expérience universelle de l’extase
L’expérience de l’extase mystique présente, comme l’expérience de mort imminente (EMI), des « constantes » que l’on retrouve d’un témoignage à l’autre, et qui atteste d’une forme d’universalité à la fois du message, et de l’état, qu’elle procure.
Il y a, tout d’abord, le caractère banal, imprévisible et impromptu de la survenue de cette expérience.
Cela peut se produire à un moment où vous êtes assis à votre fenêtre à contempler votre jardin, une tasse de thé à la main, ou en train de vous promener sur la plage ou sur un chemin de campagne.
Michel Hulin, dans son livre, rapporte des dizaines de témoignages de l’irruption de tels moments transcendants à un moment parfaitement incongru. Il évoque par exemple comment un enfant de six ans, en Inde au milieu du XIXème siècle, tomba évanoui d’extase alors qu’il marchait entre des rizières, en apercevant un vol de grues sauvages dans un ciel d’orage ; cet enfant serait connu plus tard sous le nom de Ramakrishna[2].
D’autres témoignages directs évoquent pour point de départ l’observation des lumières de la rue par la fenêtre, un trajet en fiacre ou même l’observation de la perspective du Champ-de-Mars, à Paris !
Il y a, ensuite, parmi les constantes de cette expérience, un « effacement plus ou moins complet de la frontière séparant l’intérieur de l’extérieur, le Moi du non-Moi (…) Tantôt, l’extérieur est comme absorbé dans l’intérieur. Le Moi devient quelque chose comme une immense bulle de lumière à l’intérieur de laquelle se déploie le paysage du monde avec la diversité infinie des scènes qui s’y jouent. (…)Tantôt, au contraire, l’intérieur paraît se dissoudre dans l’extérieur.[3] »
Cette conscience de faire partie d’un grand tout, d’une appartenance complète à un ensemble plus grand que soi qui nous englobe, est souvent décrite dans les extases religieuses comme l’union totale avec le Divin ou de dissolution de l’Être dans le divin[4].
Ces extases abolissent la perception « normale » du temps : « Presque toutes les expériences dont nous faisons état ici impliquent, sous une forme ou sous une autre, un dépassement du temps, du moins du temps tel qu’il est ordinairement vécu »[5]
Il y a, enfin, non seulement la prise de conscience que le salut et la vie éternelle existent, mais qu’ils sont déjà acquis : « La note dominante est celle d’un retour au Fondement (…). Elle va dans le sens d’une identification du Bien et du Réel et s’accompagne de la certitude que le « salut » est déjà là, déjà obtenu, à la fois pour soi-même et pour tous les hommes, voire pour tous les vivants »[6].
Les « expérienceurs », pour reprendre un terme employé pour les EMI, ressortent de l’extase mystique avec un sentiment profond d’apaisement, de paix, de prise de conscience voire, parfois, d’un changement de personnalité qui intrigue les proches.
Des changements radicaux, des décisions sans retour, peuvent se produire–une séparation, ou au contraire, une union, un virage professionnel, une conversion religieuse, et qui se font dans le sillage d’un « accord » à établir entre l’illumination spirituelle et l’incarnation terrestre.
Aucune drogue pour y parvenir
Face à une expérience aussi puissante et transformatrice, il serait tentant d’user d’expédients pour parvenir, de façon contrôlée, à une telle extase.
Michel Hulin consacre de longues pages détaillées aux drogues souvent utilisées pour (tenter de) parvenir à de tels états modifiés de conscience.
Il existe, dit-il, quelques expériences de drogue réussies ou positives, notamment celles menées à partir des années 1960 aux États-Unis avec le LSD, qui peuvent donner à certaines personnes l’impression de gagner le « nirvana » :
« À cette impression de sérénité transcendante s’associent spontanément des sentiments à visée universaliste : perception obscure d’une unité profonde dans le cosmos, d’une interdépendance essentielle des êtres vivants en dépit de leur dispersion à travers l’espace et à travers le temps, idée que tous sont bons à la racine et, d’une certaine manière, sauvés » [7].
Cependant, ces expériences « réussies », dont la « leçon » semble proche de l’extase, sont l’exception, et non la règle ; et surtout, leur effet reste dépendant de la drogue, quand la « leçon » extatique paraît plus ancrée.
La drogue, sous ce rapport, ressemble donc à un miroir aux alouettes, mais dont le prix à payer est élevé : il note que le haschich, par exemple, procure une impression d’envol et de chute[8], quand l’opium provoque un sentiment de gouffre[9] :
« De tout cela il ressort clairement que, dans la drogue comme ailleurs, une justice immanente est à l’œuvre. Les sensations inouïes qu’elle procure dans un premier temps ou bien s’émoussent par la répétition ou bien cristallisent tôt ou tard en figures d’horreur. Celui qui s’engage sur la route du voyage psychédélique sait – ou devrait savoir – que l’angoisse s’attachera à ses pas, tantôt invisible et tantôt cruellement présente.[10] »
Autrement dit, le résultat final est précisément inverse à celui obtenu – sans le chercher – par l’extase mystique !
Michel Hulin poursuit : « c’est en effet « vendre son âme » que de prétendre accéder aux béatitudes par un raccourci fleuri, sans effort, sans sacrifices, sans purification de soi. (…) Tout cela – est-il besoin de le dire ? – suffit à disqualifier le message, vaguement orientalisant, de ces faux prophètes des pseudo-religions qui ont sévi en Occident au cours des trente dernières années[11]. »
La seule condition, c’est (presque) l’absence de conditions !
En réalité, écrit Michel Hulin, « la joie mystique est au plus haut point capricieuse. Aucun moyen, profane ou religieux, aucune technique ne détient la capacité de la produire à coup sûr. Certains l’attendent vainement leur vie entière, alors qu’il lui arrive d’inonder à l’improviste l’âme en apparence la moins préparée à l’accueillir. Cette absence de cause et de motif, cette gratuité, constitue un véritable défi pour la raison.[12] »
Autrement dit, la seule condition de l’extase mystique serait… de ne pas chercher à la provoquer.
Et, peut-être, d’être prêt à l’accueillir.
Son caractère imprévisible et fugace est à l’origine de sa puissance :
« Comme l’éclair qui illumine d’un seul coup tout un paysage nocturne, elle a la nature d’un dévoilement. Ce qu’elle laisse un instant entrevoir, en effet, c’est une Réalité insoupçonnée, présente sous le réel empirique rencontré dans l’existence quotidienne mais infiniment plus dense et vivante que lui. C’est pourquoi sa brièveté, jointe à l’improbabilité de son retour spontané, est de nature à susciter une immense nostalgie, moins de l’expérience elle-même dans sa dimension de jouissance pure que de la Réalité métempirique, de cette patrie de l’âme révélée par elle. L’homme qui a connu cette expérience, ou même qui s’en est seulement approché, ne peut plus se voir autrement que sous les traits d’un exilé. »[13]
Exilé, car il semble que la Réalité entrevue et la joie durable éprouvée à l’occasion de cette expérience spirituelle fassent passer le quotidien pour un vernis superficiel…
Pour ma part, je n’ai vécu aucune expérience réellement comparable, ni spontanément, ni artificiellement.
Si vous avez vécu quelque chose qui s’en rapproche, je serai heureux de lire votre témoignage, et la leçon que vous en avez tirée, en commentaire.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] Décédé il y a un peu moins de deux mois à l’âge respectable de 90 ans, Michel Hulin était un expert en « philosophie comparée », c’est-à-dire spécialiste de la façon dont les grandes traditions européenne et indienne notamment, répondent aux grandes questions métaphysiques.
[2] Michel Hulin, La Mystique sauvage, Quadrige, 2014, pp.20-21
[3] Ibid., P.49
[4] Voir la source – Marie-Anne Vanier, « Création et négativité chez Eckhart », dans Persée, 1993
[5] Michel Hulin, La Mystique sauvage, Quadrige, 2014, P.56
[6] Ibid., P.54
[7] Michel Hulin, La Mystique sauvage, Quadrige, 2014, pp.138-139
[8] Ibid., P.164
[9] Ibid., P.165
[10] Ibid., P.166
[11] Michel Hulin, La Mystique sauvage, Quadrige, 2014, P.167
[12] Ibid., pp.203-204
[13] Ibid., pp.269-270
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