Chers amis,

Si, comme moi, vous avez connu le grand boom de l’internet au milieu des années 1990, vous avez probablement connu les « chaînes d’e-mails », ancêtres des réseaux sociaux actuels.

Ces chaînes d’e-mails étaient, selon, pénibles, instructives ou amusantes.

L’une d’entre entre elles justement m’amusait beaucoup : les Darwin Awards.

Nous nous apprêtons, nous Européens, à pulvériser tous les records connus des Darwin Awards avec le Mercosur.

Les Darwin Awards « récompensaient » des individus ayant amélioré le patrimoine génétique de l’humanité… en se retirant de celui-ci, généralement par une mort absurde ou une prise de décision catastrophique.

Le nom de ces récompenses satiriques fait évidemment référence à la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin, et pointe la désarçonnante capacité de l’être humain à agir en dépit du bon sens, y compris dans des circonstances dangereuses.

Quelques exemples authentiques[1] :

Un homme a ouvert une lettre piégée qu’il avait envoyée et qui lui avait été retournée par la poste parce qu’il manquait le timbre.

A Philipsburg, un jeune homme s’est étouffé mortellement en avalant le soutien-gorge pailleté d’une strip-teaseuse, qu’il lui avait retiré avec les dents.

Un notaire de 39 ans, Garry Hoy, est tombé du 24ème étage de l’immeuble Bank Tower à Toronto en démontrant la solidité des vitres à des étudiants. Son coup d’épaule sortit la vitre de son cadre et il s’écrasa 24 étages plus bas.

Vous saisissez le concept.

Notez que la plupart des cas rapportés sont américains.

Mais, rassurez-vous, le continent européen tout entier s’apprête à rattraper d’un coup tout son retard en signant, samedi prochain au Paraguay, l’accord commercial du Mercosur[2].

Pour ne rien vous cacher, j’ai pris lundi dernier seulement la mesure de la dimension « Darwin Awards » de la signature du Mercosur, en entendant à la radio des politiques français vantant l’« aubaine pour les filières industrielles à forte valeur ajoutée : automobile, aéronautique, pharmacie, produits de santé, chimie[3] » que représente ce traité pour les industries françaises et européennes.

Alors, c’est comme ça ?

Un continent entier brade sa santé et sa souveraineté alimentaire pour… vendre des voitures en Amérique du Sud (marché déjà saturé de voitures chinoises) et augmenter les bénéfices des laboratoires pharmaceutiques ?

Le fait que le service public – France Inter en tête – défende la prééminence économique et industrielle sur les intérêts vitaux et existentiels que sont la production d’une nourriture locale, autonome et saine (combat qui est loin d’être gagné partout, je vous l’accorde) en dit long sur le court-termisme suicidaire de notre société.

L’arrivée programmée de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, au Paraguay dans quelques jours, fait ainsi figure d’allégorie : c’est la technocratie inconsciente guidant le peuple.

Au lieu d’un flambeau pour éclairer ce dernier, elle arrive avec la pelle du fossoyeur.

La signature du traité UE–Mercosur mérite bel et bien, à l’échelle du peuple européen, un Darwin Award : l’art rare de se mettre en danger par décision administrative, avec PowerPoint à l’appui.

Après 27 ans ( ! ) de négociation, voici les 3 raisons pour lesquelles cette ratification est non seulement un acte politique d’un autre âge, mais un suicide civilisationnel.

Quand on met en concurrence directe des filières européennes contraintes (coûts, normes, traçabilité) avec des filières où les coûts de production sont structurellement plus bas, on crée une pression continue : prix, volumes, disparition des petites fermes, spécialisation forcée, dépendance accrue.

Le Parlement européen a lui-même pointé l’écart de coûts et les inquiétudes sur les standards et la traçabilité (notamment sur le bœuf brésilien).

C’est, à une époque de périls géopolitiques, un pari inconscient que celui qui consiste à fragiliser encore plus les structures qui permettent à l’agriculture locale de continuer à produire une alimentation de proximité.

En dépit de cet impératif, le Mercosur crée un accord géant – on parle d’une zone de plus de 700 millions de consommateurs !! – et une logique naïve : on ouvre largement, et on espère que tout ira bien grâce à des garde-fous.

Dans le détail, l’accord prévoit notamment des quotas d’importation pour des produits sensibles. Exemple emblématique : 99 000 tonnes de bœuf du Mercosur entrant avec un droit réduit (7,5 %)[4].

À cela s’ajoutent des volumes sur d’autres viandes, dont le poulet (180 000 tonnes) et le porc (25 000 tonnes) cités dans plusieurs synthèses et documents de suivi[5].

On vous dira : « c’est peu en % ». Peut-être. Mais la souveraineté alimentaire ne se joue pas seulement au pourcentage, elle se joue à la résilience : or la Commission européenne elle-même a conscience que cet accord commercial va être le coup de boutoir de trop pour les agricultures auto-suffisantes du continent.

Pour faire passer l’accord, la Commission évoque des milliards de soutien au secteur agricole (enveloppe annoncée à 45 milliards à partir de 2028[6]).

Donc on fragilise des filières… puis on promet de les « compenser » – avec vos impôts, naturellement !  

Autrement dit, la Commission européenne brise les rotules de l’agriculture française… et lui offre une béquille premium : la béquille est peut-être rutilante, mais la jambe reste foutue.

Sur le papier, l’UE répète que les produits importés devront respecter les règles sanitaires et phytosanitaires européennes.

Très bien.

Le problème, c’est la réalité de la chaîne de production : contrôles, traçabilité, équivalence pratique.

Cela concerne en particulier les pesticides et les antibiotiques.

Prenez le Brésil, le principal poids lourd agricole sud-américain, et donc grand gagnant annoncé du Mercosur.

Un rapport de Greenpeace indique que 63 % des substances actives autorisées au Brésil n’ont pas d’autorisation correspondante dans l’UE[7].

Quasi deux tiers !!!

D’autres travaux et synthèses évoquent aussi qu’environ 30 % des substances autorisées au Brésil ne sont pas approuvées dans l’UE pour raisons de santé/environnement[8].

On peut bien sûr fixer des limites de résidus. Mais quand les modèles agricoles divergent à ce point, l’accord revient à dire : « J’arrête l’alcool, sauf quand on m’en propose. »

Les antibiotiques, maintenant, utilisés notamment « par défaut » pour la promotion de croissance et l’alimentation des bêtes (autrement dit des élevages nourris aux antibiotiques alors qu’ils ne sont pas malades).

L’UE en a interdit l’usage il y a vingt ans déjà, en 2006[9]. Pour une raison très simple, que vous connaissez déjà : la progression alarmante de l’antibiorésistance.

Or – quelle surprise ! – cet usage des antibiotiques a encore cours dans plusieurs pays du Mercosur, dont le Brésil, l’Argentine, la Colombie et le Chili.

Bref, vous voyez l’ahurissante contradiction de l’UE qui, d’un côté, mène une politique de réduction des intrants et des antimicrobiens (ce qui est vital) et, de l’autre, encourage un accord commercial qui augmente l’intérêt économique de productions qui font l’inverse !!!

Cette hypocrisie – ou ce double discours – trouve son acmé avec la question climatique.

L’UE fait régulièrement de grandes déclarations d’intention sur la neutralité carbone.

OK. Je rappelle que c’est la raison pour laquelle la Cour des comptes a officiellement recommandé la réduction du cheptel bovin français, avis qui précède mystérieusement de peu les abattages de troupeaux entiers pour un seul cas de dermatose nodulaire, maladie, je le rappelle, peu mortelle et inoffensive pour l’homme[10]…

Or le Mercosur pousse des échanges dont une partie concerne précisément les produits les plus « lourds » : viande bovine, soja/alimentation animale, etc.

  • L’Agence européenne pour l’environnement indique que le bœuf intensif a une empreinte carbone environ 7 fois supérieure à celle du poulet (et des impacts élevés en usage des terres).
  • Des synthèses de la littérature placent souvent le bœuf dans un ordre de grandeur de 34 à 60 kg CO₂e par kg (selon systèmes et périmètres)[11].

Vous voyez déjà qu’il y a là un double discours à l’hypocrisie révoltante.

Il y a pourtant plus absurde et hypocrite encore : c’est la déforestation importée.

L’UE a adopté une réglementation « déforestation-free » (EUDR) entrée en vigueur en 2023, visant à éviter que des produits vendus dans l’UE proviennent de terres déboisées après le 31 décembre 2020[12].

Sauf que son calendrier a été repoussé, et la presse économique rapporte même des discussions/pressions autour de nouveaux retards[13].

Autrement dit, l’UE signe un accord qui augmente les incitations commerciales sur des chaînes à risque, pendant qu’on décale l’outil censé empêcher la déforestation importée.

Voilà en quoi consiste la politique de « neutralité carbone » de l’UE.

Est-il utile de rappeler, pour finir, que le Mercosur consistera à faire venir ces fruits et légumes pleins de pesticides, cette viande pleine d’antibiotiques, ce soja qui tue la forêt amazonienne… de l’autre bout de la planète ?…

… alors que – à moins que la folle ministre de la Santé ait fait abattre toutes les vaches françaises d’ici la fin de l’année – une bonne Charolaise est bien meilleure à tous points de vue – saveur, santé et écologie – qu’un bœuf aux hormones importé du Brésil ?

Le Mercosur est littéralement un accord d’un autre temps, d’un autre siècle – les bases du traité ont été posées en 1999.

En un quart de siècle, le monde a changé, mais Mme von der Leyen s’apprête à ratifier, samedi prochain, un traité commercial qui va fragiliser une agriculture déjà sous tension, et précipiter la dégradation de la santé et de l’alimentation des Européens.

L’Union européenne s’apprête donc à sacrifier sa santé, ses fermes et même son climat pour… une économie de 4 milliards d’euros de droit de douane économisés[14] !

C’est digne du plus grand Darwin Award jamais décerné, puisqu’il fait faire un « bond en avant » à quelque 450 millions de citoyens européens… dans le vide.

La plupart des Darwin Awards font rire jaune.

Celui-ci ne me fait pas rire, mais me désole au plus haut point.

Mais tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, et je vous invite à signer la pétition dénonçant les absurdités du Mercosur en cliquant ici.

Portez-vous bien,

Rodolphe Bacquet


[1] https://www.darwinawards.fr/top15

[2] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/mercosur-l-ue-confirme-la-signature-samedi-du-traite-20260111 – « Mercosur: l’UE confirme la signature samedi du traité », in Le Figaro, 12 janvier 2026

[3] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mardi-06-janvier-2026-3103545 – « Qui vantera les mérites du Mercosur ? », France Inter, 6 janvier 2026

[4] https://policy.trade.ec.europa.eu/eu-trade-relationships-country-and-region/countries-and-regions/mercosur/eu-mercosur-agreement/factsheet-eu-mercosur-partnership-agreement-opening-opportunities-european-farmers_en – « Factsheet : EU-Mercosur partnership agreement – Opening opportunities for European farmers », site de la Commission européenne

[5] https://www.sovereignmagazine.com/eu-focus/eu-farmers-must-adapt-mercosur-deal-exposes-overstated – Darie Nani, « EU Farmers Must Adapt as Mercosur Dela Exposers Overstated Fears », in Sovereign Magazine, 11 janvier 2026

[6] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/07/accord-ue-mercosur-quoi-que-decide-la-france-le-traite-de-libre-echange-est-en-passe-d-etre-signe_6660939_3234.html – Virginie Malingre, « Accord UE-Mercosur : le traité de libre-échange est en passe d’être signé, avec ou sans l’appui de la France », in Le Monde, 7 janvier 2026

[7] https://www.greenpeace.de/publikationen/Report.%20A%20Toxic%20Cocktail.%20EU-Mercosur%20Deal.pdf – Greenpeace, « A Toxic Cocktail : the EU-Mercosur Deal », 20 avril 2023

[8] https://ieep.eu/publications/study-alternatives-for-a-fair-and-sustainable-partnership-between-the-eu-and-mercosur-scenarios-and-guidelines – Pierre Leturcq, Eline Bliot et al., « Alternatives for fair and sustainable partnership between the EU and Mercosur : scenarios and guidelines », site de l’IEEP (Institute European Environmental Policy), 17 avril 2024

[9] https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2019/07/evaluating-the-economic-benefits-and-costs-of-antimicrobial-use-in-food-producing-animals_d64e0a0c/f859f644-en.pdf – Michael Ryan, « Evaluating the Economic Benefits and Costs of Antimicrobial Use in Food-Producing Animals », in OECD Food, Agriculture and Fisheries Papers n°132, 10 juillet 2019

[10] https://alternatif-bien-etre.com/alternatif-bien-etre/mais-nous-quand-on-est-malade-on-nous-tue-pas-alors-pourquoi-on-tue-les-vaches/ – Rodolphe Bacquet, « Mais nous quand on est malade on nous tue pas, alors pourquoi on tue les vaches ? », site d’Alternatif Bien-Être, 17 décembre 2025

[11] https://literatur.thuenen.de/digbib_extern/dn067201.pdf – Inna Geibel & Florian Freund, « The effects of dietyry changes in Europe on greenhouse gas emissions and agricultural incomes in Ireland and Denmark », in Environmental Research Letters n°18, 2023

[12] https://environment.ec.europa.eu/topics/forests/deforestation/regulation-deforestation-free-products_en – « Regulation on Deforestation-free Products », site de la Commission européenne

[13] https://www.reuters.com/business/environment/eu-parliament-gives-final-approval-deforestation-law-2024-12-17/? – Kate Abnett, « EU Parliament gives final approval to deforestation law delay », in Reuters, 17 décembre 2024

[14] https://www.reuters.com/world/europe/whats-newly-finalised-eu-mercosur-trade-accord-2024-12-06/? – « What’s in the newly finalised EU-Mercosur trade accord ? », in Reuters, 6 décembre 2024