Chers amis,
Cela commence par de petits oublis, des distractions insignifiantes.
Des choses que l’on perd, ou que l’on range dans des endroits absurdes : le portefeuille dans le frigo, les chaussures dans le four.
Des noms que l’on oublie, une carte de restaurant avec laquelle on a du mal. Autrefois, on aurait choisi en une minute ; à présent on se sent perdu.
C’est le sens de l’orientation, aussi, que l’on perd le plus : d’abord, on a du mal à retrouver le chemin jusqu’à la maison depuis le supermarché – pourtant on l’a fait 10 000 fois. Puis c’est le chemin jusqu’à sa propre cuisine que l’on oublie.
Les objets, aussi : on oublie d’abord leur nom, puis à quoi ils servent.
Et on a de plus en plus de mal à reconnaître des personnes que l’on connaît bien. Ça commence par le facteur, puis à la fin vos propres enfants.
Vous avez reconnu le tableau clinique de la démence sénile, et notamment de la maladie d’Alzheimer.
On réduit souvent cette démence à la perte de la mémoire, avant qu’elle ne provoque une perte générale d’autonomie.
Mais ça n’est pas que l’oubli du passé, loin de là.
La fin des temps
La progression d’une démence type Alzheimer ressemble à une abolition du temps.
Certes, la mémoire dite « de travail » déraille ; les pertes de mémoire concernent d’abord le présent, puis le passé proche.
Mais elle affecte aussi la capacité à se projeter.
Si vous côtoyez, avez côtoyé, aidez ou avez aidé un proche atteint d’Alzheimer, vous l’avez éprouvé.
Pour la personne atteinte de ce type de démence, toute planification devient compliquée, puis impossible.
Alzheimer ne prive pas seulement les malades de leur passé : elle les prive de leur avenir.
Leur futur disparaît au même rythme que leur passé.
Alzheimer est une eschatologie au niveau individuel et, par extension, pour les proches du malade : plus rien ne distingue les différentes strates du passé du présent, et l’avenir n’existe plus.
C’est la fin des temps, au sens propre du terme.
Les couches sédimentaires de la mémoire
À mesure que la mémoire se dégrade, et que l’orientation dans le temps et l’espace s’altère, le patient atteint d’Alzheimer remonte de plus en plus loin dans ses souvenirs.
C’est comme si les couches les plus récentes de souvenirs étaient peu à peu balayées par le ressac, ne laissant apparaître que les choses qui remontent très très loin dans le temps.
Là encore, si vous avez été confronté à cette maladie, c’est frappant ; la personne n’a aucune idée de qui sont ces jeunes gens qui viennent lui rendre visite, et qui sont ses petits-enfants.
Ou bien elle prend votre fils pour son frère.
À la fin des temps, les temps se superposent ; le passé le plus lointain redevient présent.
L’écrivain suisse Martin Suter fit même de cette érosion implacable, de mise à nu progressive des couches sédimentaires de la mémoire, le levier dramatique de l’intrigue de son premier roman paru il y a près de trente ans, Small World.
On y assiste à l’apparition et au développement de la maladie d’Alzheimer chez un sexagénaire de la bourgeoisie zurichoise, jusqu’à ce que son stade avancé de la maladie lui fasse révéler le crime dont il a été témoin dans sa petite enfance[1].
Je vous reparlerai de ce roman dans quelques instants, mais pour évoquer… le traitement imaginé par l’auteur.
La clinique du passé
Plus près de nous, dans son roman Le pays du passé, récompensé par l’International Booker Prize, l’écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov imagine, à Zürich (décidément ! Il semble y avoir un lien très fort entre cette ville et Alzheimer…), la création d’une clinique dédiée aux malades d’Akzheimer et dont chaque étage recréerait l’ambiance d’une décennie pour stimuler la mémoire des patients[2].
Replongés dans le décor familier de la décennie de leur jeunesse, les malades redeviennent plus actifs, et plus autonomes.
Cela m’a rappelé l’initiative médicale du « village Alzheimer » créé dans les Landes il y a quelques années, sur un modèle néerlandais[3].
Dans ce village, point de bâtiment recréant l’ambiance d’une couche sédimentaire précise du passé, mais un territoire de vie entièrement conçu pour accompagner les patients et stimuler de façon non-médicamenteuse leur autonomie et leurs capacités cognitives.
C’est une alternative à l’Ehpad et aux traitements chimiques.
Enfin, « alternative »… c’est surtout la seule approche qui fonctionne aujourd’hui face à Alzheimer !
Puisqu’il n’y a, à ce jour, aucun médicament capable de stopper voire inverser Alzheimer.
Et pourtant, des solutions existent. Des solutions efficaces, j’entends.
Un gaz à inhaler contre Alzheimer ?
Le POP55 est un médicament expérimental : un gaz que l’on fait inhaler au patient en le diffusant via un masque respiratoire.
Pourquoi faire inhaler un médicament quand on peut l’avaler ou se le faire injecter ?
Eh bien parce qu’un gaz passe beaucoup plus facilement la barrière hémato-encéphalique ; pour le POP55, qui a pour but de détruire les plaques amyloïdes présentes dans le cerveau des patients d’Alzheimer. C’est donc le moyen le plus sûr de pénétrer dans le cerveau.
Le patient sur lequel on a testé ce protocole a retrouvé une partie de sa mémoire ; il est redevenu autonome, soulageant ses proches de l’attention et des soins que demande un patient au stade le plus avancé de la maladie.
Tout cela, malheureusement, c’est de la fiction.
C’est vraiment de la fiction : Le POP55 est un médicament imaginé par Martin Suter dans son roman dont je vous parlais plus haut, Small World.
L’efficacité du POP55 est donc imaginaire… tout comme celle de tout médicament contre Alzheimer aujourd’hui disponible sur le marché pharmaceutique !
Tous les traitements contre Alzheimer sont-ils destinés à être fictifs ?
Le plus terrible c’est que, lorsque Martin Suter a écrit son roman, dans la seconde moitié des années 1990, il paraissait tout à fait plausible que la recherche découvre, à horizon dix ans, un traitement chimique efficace contre Alzheimer.
Et ce d’autant plus que la recherche, comme dans le roman de Martin Suter, se focalise sur la destruction des plaques béta-amyloïdes et des protéines tau.
Le problème – le gros problème – c’est que personne ne peut dire, en 2026, si ces plaques sont une cause ou une conséquence d’Alzheimer !
Aussi, et c’est terrible, mais tous les médicaments traitant les « symptômes » d’Alzheimer sont non seulement inefficaces, mais pourvus d’effets indésirables digestifs, cardiovasculaires et neuropsychiatriques pouvant être graves, et atteignant un tiers des patients ! Raison pour laquelle ils ne sont plus remboursés depuis 2018[4].
Cela n’empêche pas, très régulièrement, laboratoires et organes de presse mainstream de claironner qu’il y a un « nouvel espoir de traitement ».
Cet « espoir » pour traiter Alzheimer émane systématiquement, vous le remarquerez, de laboratoires pharmaceutiques ; il s’agit – hélas – d’un marronnier, mais qui donne de beaux fruits, car Alzheimer est un filon lucratif.
Le filon de l’espoir
La maladie d’Alzheimer, parce qu’elle est l’un des plus grands épouvantails sanitaires de notre temps, est aussi l’une des plus juteuses sources de profit des laboratoires pharmaceutiques, qui rivalisent pour trouver le « traitement miracle ».
Bien que plus de 40 ans de recherches n’ont jusqu’à ce jour abouti à aucun médicament probant contre cette maladie, le filon reste très lucratif pour ces entreprises, avec la complicité de la presse grand public.
Dès qu’un traitement encore en phase expérimentale est validé par une autorité de santé, les journaux mainstream y vont de leur petit couplet sur « l’espoir » que représente tel ou tel nouveau traitement contre Alzheimer, lui faisant ainsi une publicité complaisante.
Vous avez un « nouvel espoir » tous les trois ou quatre mois en moyenne :

Tout y passe : vaccins, lithium, et même luminothérapie !
Depuis quelques années, ces « espoirs » contre Alzheimer tiennent surtout aux anticorps monoclonaux, reconnaissables à leur terminaison en « mab » (pour Monoclonal AntiBodies).
Ainsi, en juin 2021 a été approuvé aux États-Unis l’aducanumab, un traitement développé par Biogen Inc., ciblant les protéines beta-amyloïdes qui s’accumulent dans le cortex des malades d’Alzheimer.
Les essais cliniques ont démontré que cette substance en réduisait effectivement la présence… sans pour autant améliorer la condition cognitive des patients ! Et pour cause : je vous le disais, la médecine ignore toujours, à l’heure actuelle, si les protéines beta-amyloïdes sont une cause ou une conséquence de la maladie d’Alzheimer !
Cet espoir a donc du plomb dans l’aile : son approbation par la FDA (l’agence du médicament états-unienne) a été entachée d’irrégularités[5], et le traitement n’a pas reçu d’autorisation en Europe.
Qu’à cela ne tienne : le même laboratoire a développé un nouvel anticorps monoclonal, le lecanemab. Rebelote : série d’articles enthousiastes dans la presse, avec pour mots clé : « espoir », « progrès », « révolution thérapeutique », etc., dont « Sciences et avenir » s’est fait l’écho à l’été 2025.
Il y a, a priori, de quoi être optimiste : les essais cliniques ont, après un suivi de 18 mois sur 1800 patients, montré une réduction de 27 % du déclin cognitif des patients traités.
Mais ces essais ont leur côté obscur : plusieurs des patients traités ont souffert d’hémorragies cérébrales, et au moins l’un d’entre eux est décédé !
Cette perte de bon sens va donc jusqu’à la mise sur le marché de médicaments au mieux inefficaces, au pire dangereux.
Fin octobre 2023, le Dr Luc Périno saluait – ironiquement – un « grand pas dans l’histoire des médicaments », suite à l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament anti-Alzheimer… dont l’inefficacité clinique est documentée[6] !
Et vous, avez-vous déjà été confronté à la maladie d’Alzheimer dans votre entourage ? Écrivez-le en commentaire.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] Martin Suter, Small World, Christian Bourgeois, 1998
[2] Guéorgui Gospodinov, Le Pays du passé, trad. Marie Vrinat, Galllimard, 2023
[3] https://villagealzheimer.landes.fr/
[4] https://www.senat.fr/questions/base/2018/qSEQ180705960.html – Mme la ministre des solidarités et de la santé « Le JO Sénat », 5 juillet 2018
[5] https://www.nature.com/articles/d41586-023-00030-3 – Sara Reardon “FDA approves Alzheimer’s drug lecanemab amid safety concern » in Nature, 7 janvier 2023
[6] https://www.lemonde.fr/blog/expertiseclinique/2023/10/30/grand-pas-dans-lhistoire-des-medicaments/-Luc Perino « Grand pas dans l’histoire des médicaments », dans Le Monde, 30 octobre 2023
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En soumettant mon commentaire, je reconnais avoir connaissance du fait que Total Santé SA pourra l’utiliser à des fins commerciales et l’accepte expressément.
bonjour,
je fais partie d’Independent News Europe comme traductrice et je vous demande l’autorisation de publier l’article la fin des temps avec, bien entendu, mention des sources. Nous traduisons dans plus de 10 langues européennes.
Merci d’avance,
Josiane Van Melle
Mon père est atteint … il a 89 ans. ma mère de 90 ans est aidante car elle ne veut pas l abandonner en établissement. Il reste très gentil et calme, incontinent mais se nourrissant seul . Marche encore pas si mal . Aime chanter et dessiner et jouer au trio mino Que dire : l impression que la personne est déjà morte tout en étant la? Enfin une grande partie de ce qu il était a disparu c est sur. La communication se fait autrement : gestes, contacts, soins, regards … un gros bébé de 100 kg en bonne santé par ailleurs. J ai déjà dit Adieu à mon papa.
J’ai accompagné ma mère ; qui vers la fin m’appelait « maman « . Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais je ne le recommande à personne. On sort de là en mauvais état.