Chers amis,
Les décisions (ou l’absence de décisions) gouvernementales ont parfois cet effet « carambolage » qui met en lumière l’absurdité à la fois de notre système de santé et notre politique agro-industrielle.
Ainsi, c’est officiel : pour la première fois, la France va rembourser des médicaments contre l’obésité[1].
Le Wegovy et le Mounjaro, ces médicaments dont je vous ai à plusieurs reprises parlé, vont désormais pouvoir être pris en charge par l’Assurance maladie pour certains patients souffrant d’obésité sévère.
On parle tout de même d’un million de personnes.
Ce sont les fameuses molécules de la famille des analogues du GLP-1, qui sont en train de faire connaître des fortunes insensées, notamment, au laboratoire danois Novo Nordisk.
Cette décision est sans aucun doute une bonne nouvelle pour les patients atteints d’obésité morbide.
Mais elle est un terrible aveu d’échec de l’incapacité de la France (et des pays occidentaux d’une manière générale) à endiguer le cercle vicieux qui entretient et aggrave cette « épidémie » de surpoids et de maladies métaboliques.
Le médicament miracle qui fait perdre du poids (si vous en prenez toute votre vie)
Au départ, ces médicaments ont été développés contre le diabète.
Puis les médecins – et les patients – se sont rendu compte qu’ils provoquaient une perte de poids spectaculaire.
Le mécanisme, si vous ne le connaissez pas, consiste à la fois à ralentir la vidange de l’estomac et à augmenter la sensation de satiété en agissant directement sur les « marqueurs » de la faim.
Résultat : des patients qui luttaient depuis vingt ou trente ans contre leur poids se mettent à perdre 10 %, 15 %, parfois davantage de leur masse corporelle.
Hélas, si vous arrêtez le traitement, vous reprenez rapidement, et spectaculairement, du poids. C’est un « effet yo-yo » géant.
Pour des personnes souffrant d’une obésité grave, avec hypertension, diabète, douleurs articulaires ou risque cardiovasculaire élevé, cela peut changer la vie.
Mais, dans le même temps, et, ai-je envie de dire, comme d’habitude, on s’attaque aux effets, et non aux causes.
En tout cas… pas aux causes contre lesquelles on pourrait lutter.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Nous vivons dans un pays qui accepte désormais de payer très cher des injections pour corriger l’obésité…
…mais qui semble incapable d’empêcher le modèle de consommation qui fabrique l’obésité de prospérer.
Autrement dit : on rembourse l’extincteur !
Mais on laisse les pyromanes jouer en toute tranquillité avec les allumettes.
Le pyromane, c’est évidemment l’industrie agro-alimentaire, mais aussi les supermarchés, qui « poussent » les produits ultra-transformés, enrichis en sucres, en graisses trans.
On soigne la maladie… mais pas l’environnement qui la fabrique.
Pourquoi l’humanité est-elle plus grosse qu’il y a un demi-siècle ?
En septembre dernier, vous avez peut-être vu passer cette statistique révélatrice[2] :

Depuis quarante à cinquante ans, l’obésité progresse. La France, autrefois épargnée par ce qui semblait être un « mal » américain, est désormais pleinement concernée.
Pourtant, notre biologie, elle, n’a pas changé en quelques décennies.
Ce qui a changé, c’est notre environnement.
Il suffit d’entrer dans n’importe quel supermarché pour le constater.
Les produits les plus visibles ? Les plus accessibles ? Les plus massivement promus par les campagnes publicitaires ?
Ce ne sont généralement pas les lentilles, les noix, les légumes frais ou les produits bruts.
Ce sont les biscuits, les céréales ultra-transformées, les sodas, les plats préparés, etc.
Des produits conçus par leurs concepteurs pour déclencher exactement ce que votre cerveau recherche depuis des milliers d’années : du sucre, du gras et du sel. Et idéalement les trois en même temps.
L’industrie agro-alimentaire connaît parfaitement nos « faiblesses » de consommateurs.
Elle sait qu’un brocoli et un paquet de biscuits chocolatés ne combattent pas avec les mêmes armes dans votre cerveau.
Le premier demande un apprentissage du goût.
Le second appuie directement sur vos circuits de récompense.
Et pendant que l’on explique aux citoyens qu’ils doivent « faire preuve de volonté », des milliards sont investis pour rendre cette volonté sinon impossible, du moins facultative.
La grande distribution : le paradoxe français
Une enquête publiée au début du mois par « Marianne »[3] a rappelé le poids colossal pris par la grande distribution dans notre alimentation.
Pendant des années, les grandes surfaces se sont présentées comme les défenseurs du consommateur.
Leur promesse était simple : « Nous faisons baisser les prix. »
Mais derrière cette promesse, le système est infiniment pervers. La guerre commerciale pousse les industriels à produire toujours moins cher. Et quand le prix devient l’unique critère, que sacrifie-t-on en premier ?
La qualité, la diversité, le temps de fabrication et la valeur nutritionnelle, « comme ces catalogues de promotions truffés à 66 % de produits trop gras trop salés, trop sucrés », relève « Marianne »[4].
Une enquête parlementaire a même pointé l’opacité des marges et des relations entre producteurs, industriels et distributeurs.
Vous croyez choisir librement.
Mais combien de ses choix sont déjà orientés avant même qu’il arrive en rayon ?
L’emplacement des produits, les promotions, les lots familiaux, les têtes de gondole et autres publicités se chargent de rendre « plus intéressants » ces produits pour le porte-monnaie.
Ce nivellement par le bas se fait au détriment de la qualité nutritionnelle.
Le problème, ça n’est donc pas seulement ce que nous mangeons, mais ce que ce système pousse le consommateur à manger.
Face à cette mécanique bien, trop bien huilée, le slogan « mangez 5 fruits et légumes par jour » ne fait pas le poids (sans jeu de mots).
Une médecine de réparation plutôt qu’une médecine de prévention
C’est ici que le remboursement de ces médicaments anti-obésité devient un cas d’école.
Car nous faisons exactement ce que nos systèmes de santé font depuis des décennies.
Nous intervenons après l’accident.
Tout se passe comme si, en ville, la multiplication des accidents avait pour seule réponse administrative l’augmentation du nombre d’ambulances.
Bien sûr, ce serait nécessaire. Mais pas suffisant ! Une ville bien administrée régulerait mieux sa circulation, ses limitations de vitesse, la sécurité de ses rues et de ses trottoirs.
Face à l’obésité, le gouvernement augmente les ambulances sans oser s’attaquer à la gabegie que sont devenues ses routes.
C’est évidemment une aberration économique ; c’est aussi une aberration sanitaire.
Ces injections ne sont pas une baguette magique
Car je rappelle ici une chose capitale.
Ces médicaments ne guérissent pas l’obésité.
Ils la contrôlent. Ils la réduisent. La gardent sous cloche.
Mais lorsque le traitement s’arrête, le poids revient progressivement.
Ce qui signifie qu’une partie des patients pourrait devoir poursuivre ces injections pendant des années. Peut-être toute leur vie.
Vous voyez déjà le coût considérable pour la société.
Aujourd’hui, les effets secondaires les mieux documentés de ces médicaments sont[5] :
- des nausées ;
- des vomissements ;
- des diarrhées ;
- une constipation parfois importante ;
- des douleurs abdominales ;
- des reflux gastriques ;
- de la fatigue ;
- une perte de masse musculaire si la perte de poids n’est pas accompagnée d’activité physique et d’un apport suffisant en protéines ;
- des troubles de la vésicule biliaire, notamment calculs biliaires ;
- des inflammations du pancréas (pancréatites), rares mais surveillées ;
- une possible aggravation de certaines complications digestives chez des personnes sensibles.
Des médecins alertent aussi sur un phénomène moins visible : lorsqu’on perd beaucoup de poids rapidement, on ne perd pas uniquement de la graisse.
On peut aussi perdre du muscle.
Or après 50 ou 60 ans, préserver son muscle est l’un des meilleurs moyens de rester autonome, mobile et en bonne santé.
Ces médicaments sont indiscutablement une chance pour certaines personnes.
Mais ils ne doivent pas devenir un alibi.
Car une société comme la nôtre, épargnée jusqu’à il n’y pas si longtemps par le phénomène l’obésité de masse, qui crée des millions de personnes obèses… puis dépense des milliards pour leur injecter un médicament afin de compenser les dégâts… devrait peut-être commencer par regarder ce qui, dans son propre fonctionnement, les a rendues malades.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] « Le phénomène des nouveaux médicaments antiobésité s’installe en France” dans Le Figaro, 15 juin 2026
[2] Voir la source « Dopée par la malbouffe, l’obésité dépasse la sous-nutrition chez les enfants et ados », dans RTS, 10 septembre 2025
[3] « GRANDE DISTRIBUTION, LE GRAND BRAQUAGE », dans Marianne, le 4 juin 2026
[4] Art.cit.
[5] « Le phénomène des nouveaux médicaments antiobésité s’installe en France” dans Le Figaro, 15 juin 2026
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