Chers amis,

C’est quand l’hiver touche à sa fin qu’on se réjouit de tout ce qu’on va pouvoir de nouveau faire, alors que les températures redeviennent plus clémentes.

Ainsi, en ce 1er mars, si vous avez la chance de vivre non loin d’une plage, je vous invite à imiter ma compagne et mes enfants :

C’était l’été dernier, sur une plage bretonne.

Que font-ils, là, tous penchés ?

Ils cherchent des coquillages.

Oh, certes pas n’importe quels coquillages : des « grains de café », également appelés selon les régions des « petits cochons ».

Ce sont de tout petits coquillages, assez répandus pour qu’on en trouve sur certaines plages, mais assez rares tout de même pour qu’il faille pas mal d’observation, de patience (ou de chance) pour en trouver.

Si vous ne les connaissez pas, ils ressemblent à ça (c’est mon butin de l’an passé) :

Nous, nous ne vivons pas près de la mer, et les années où nous partons en vacances d’été à la plage, nous pouvons passer des heures à trifouiller ainsi le sol à la recherche de jolis coquillages.

Honnêtement, je ne suis pas le plus doué des cinq.

Mais je suis toujours frappé par la concentration, le calme et la patience dont font preuve mes enfants quand ils se livrent à cet exercice.

Et ce sont précisément les bienfaits documentés d’une pratique aussi vieille que l’humanité elle-même.

Les coquillages sont des formations naturelles fascinantes.

Je n’écris pas « fascinantes » à la légère : elles fascinent et embellissent hommes et femmes depuis les temps les plus reculés de l’histoire.

Bien avant l’âge du bronze ou l’âge du fer, il y a eu l’âge du coquillage !

On s’en servait comme monnaie d’échange et (déjà) comme bijou.

Le plus ancien collier de coquillages connu a été découvert dans une grotte au Maroc, et sa confection remonterait à 150 000 ans[1] !

Plus « près » de nous, il y a 5000 ans, en Égypte, des femmes de l’Ancien Empire arboraient des colliers formés de coquillages de la même famille que les grains de café. On peut en voir, dans des états de conservation stupéfiants, exposés au Louvre.

On dirait que les coquillages ont été ramassés hier[2] !

Il s’agit de cauris, cousins de nos « grains de café » de l’Atlantique nord, un peu plus grands mais dotés de la même forme caractéristique :

Dans l’océan Indien, aux Maldives et au Sri Lanka notamment, ces cauris ont servi de monnaie d’échange pendant plus de trois millénaires[3].

Au XIXème siècle encore au Bénin, contre 100 cauris vous pouviez acheter une poule, et contre 80 000 cauris… un esclave.

Au-delà de leur rôle d’instrument d’échange, les cauris portaient une forte charge symbolique : ils évoquaient la fertilité, la richesse et le pouvoir.

Dans de nombreuses sociétés africaines, on les intégrait aux dots matrimoniales, aux cérémonies rituelles et aux sépultures royales.

Bref, tout porte à croire que notre activité familiale de vacanciers est, depuis l’aube de l’humanité, une activité très « sérieuse », à la portée économique et culturelle naguère significative.

À tel point que, une fois n’est pas coutume, la langue anglaise a un mot qui fait défaut à la langue française pour désigner cette activité : le beachcombing – qu’on pourrait traduire, littéralement, par le « ratissage de plage »[4].

Les beachcombers sont ceux qui passent la plage au peigne fin (comb = peigne) afin d’y trouver divers objets de valeur ou d’intérêt : des coquillages, mais aussi du verre poli, du bois flotté, des fossiles…

Aujourd’hui il n’y a guère plus que les enfants, les jeunes amoureux ou les familles en vacances pour y accorder une certaine valeur économique ou culturelle.

Le beachcombing conserve cependant une valeur bien documentée dans le domaine… de la santé mentale !

En cherchant des coquillages, vous pourrez trouver des grains de café, mais aussi et surtout, le bonheur !

Ou à tout le moins une paix, un bien-être souverains.

Et ce n’est pas une formule poétique. C’est un constat appuyé par des travaux sérieux.

D’abord, il y a l’effet de la mer elle-même. Plusieurs recherches montrent que la proximité de l’océan agit concrètement sur notre équilibre psychologique[5].

Le simple fait de voir l’eau, d’entendre le ressac, de respirer l’air iodé diminue le niveau de stress, abaisse la tension artérielle et favorise un état de détente profonde.

Les chercheurs parlent parfois d’« espaces bleus » pour désigner ces environnements qui apaisent naturellement le système nerveux, et qui seraient les plus bénéfiques, (légèrement) devant les forêts et les montagnes[6].

Mais le beachcombing ajoute quelque chose de plus.

Il mobilise ce que les psychologues appellent l’« attention douce ».

Selon la théorie de la restauration de l’attention (Attention Restoration Theory)[7], développée par les chercheurs Stephen et Rachel Kaplan, notre capacité de concentration s’épuise dans les environnements urbains saturés de sollicitations.

Bruit, écrans, notifications, décisions à prendre en permanence… notre attention est constamment mise à contribution. Je vous en parle régulièrement.

À l’inverse, certains environnements naturels permettent à l’esprit de se reposer tout en restant engagé. Et les littoraux sont des espaces parfaits pour cela.

On observe, on cherche, on scrute le sable. L’attention est active, mais sans effort forcé.

Elle se pose, elle se déplace, elle se laisse surprendre par une forme, une couleur, un éclat.

Ce type d’attention « restaurative » permet au cerveau de récupérer.

Ce n’est pas un hasard si mes enfants peuvent rester penchés si longtemps sans s’ennuyer.

Ils ne « forcent » pas leur concentration. Ils sont absorbés.

Pour les personnes souffrant de stress post-traumatique, cet effet est particulièrement précieux.

Une association britannique dédiée aux anciens combattants souffrant du syndrome de stress post-traumatique explique que le beachcombing offre un cadre sécurisant, répétitif et prévisible[8] : on marche, on observe, on ramasse, on recommence.

Ce rythme simple aide à réguler l’anxiété, à ralentir les pensées envahissantes et à retrouver une forme de maîtrise.

Il y a aussi le geste.

Vous vous penchez, vous touchez le sable, tenez un coquillage dans la main.

Cette dimension sensorielle ancre dans le présent et vous reconnecte à votre corps.

Beaucoup de thérapeutes insistent aujourd’hui sur l’importance de ces activités concrètes, manuelles, qui vous sortent de la rumination mentale.

Et puis il y a la quête !

Chercher un « grain de café », c’est poursuivre un objectif minuscule mais clair. Il n’a rien d’abstrait. Vous savez ce que vous cherchez. Vous savez quand vous l’avez trouvé.

Tantôt vous en repérez un du premier coup d’œil sur une plage de sable immaculé, tantôt vous devez passer au tamis des « poches » d’eau retenant prisonnier toutes sortes de coquillages hétérogènes à marée basse. 

Cette petite victoire, répétée, nourrit un sentiment d’efficacité simple et immédiat.

Dans un monde où tant d’efforts semblent sans résultat tangible, cela compte.

Je ne vous raconte pas la fierté et la joie dans les yeux de mes enfants quand ils reviennent me voir, triomphants, avec leur butin au creux de la main.

Et puis, il y a le temps partagé.

Sur la plage bretonne de l’été dernier, nous n’étions pas devant un écran. Nous n’étions pas pressés. Nous étions côte à côte, calmes et concentrés, unis par la même chasse au trésor. Ce sont des moments d’une densité rare.

À bien y réfléchir, le beachcombing cumule plusieurs ingrédients que l’on recherche aujourd’hui dans les approches de santé mentale : immersion dans la nature, activité physique douce, concentration non forcée, geste répétitif apaisant, objectif simple, lien social (si vous le faites à plusieurs ; lors de l’une de nos quêtes, nous avons rencontré un autre beachcomber, solitaire, lui).

Rien de spectaculaire.

Pas d’équipement sophistiqué.

Juste du sable, du vent, de l’iode, et des coquillages à dénicher.

Peut-être que nos ancêtres, qui payaient leurs poules en cauris, avaient déjà compris que ces petits objets avaient plus d’une valeur.

Et vous, vous pratiquez ? Vous pouvez me répondre en commentaire.

Portez-vous bien,

Rodolphe


[1] https://www.smithsonianmag.com/smart-news/worlds-oldest-jewelry-discovered-in-moroccan-cave-180978766/ – David Kindy, « Are the snail shells the world’s oldest known beads ? », in Smithsonian Magazine, 27 septembre 2021

[2] https://collections.louvre.fr/en/ark:/53355/cl010017147

[3] https://www.citeco.fr/10000-ans-histoire-economie/aux-origines/les-cauris-une-monnaie-de-coquillages#:~:text=Pourquoi%20les%20cauris%20ont%2Dils,et%20brillante%20est%20reconnaissable%20imm%C3%A9diatement – « Les Cauris, une monnaie de coquillages », site de Citeco

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Beachcomber – « Beachcomber » (fiche Wikipedia)

[5] https://www.nationalgeographic.com/health/article/beach-ocean-mental-health-benefits – Emma Loewe, « Going to the beach is good for your brain, according to science », in National Geographic, 22 mai 2025

[6] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0272494413000224 – Mathew P. Whie, Sabine Pahl et al., « Feelings of restoration from recent nature visits », in Journal of Environmental Psychology, vol. 35, septembre 2013

[7] https://en.wikipedia.org/wiki/Attention_restoration_theory – « Attention restoration theory » (fiche Wikipedia)

[8] https://www.ptsduk.org/how-beachcombing-can-help-people-with-ptsd/8 – « How beachcombing can help people with PTSD », in site PTSDUK