Chers amis,
Vous êtes peut-être tombé, ces tout derniers jours, sur cette nouvelle stupéfiante : le Japon contemporain compte désormais plus de 100 000 centenaires[1].
Et même beaucoup plus, puisque les chiffres dévoilés par le ministère japonais de la Santé comptabilisent 107 677 personnes âgées d’un siècle minimum[2].
La plupart des médias qui ont relayé cette info l’ont fait sous l’angle économique : ces 100 000 centenaires représentent en effet la part la plus spectaculaire du vieillissement démographique de l’archipel nippon, où l’âge médian avoisine désormais les 50 ans[3].
Cela pose donc, pour le Japon, entre autres, un problème de gestion des retraites.
Je préfère, moi, vous parler des leçons à tirer pour vous en termes de longévité.
Vous le savez, je m’intéresse aux conditions de vieillissement en bonne santé depuis de nombreuses années. Et dans ce domaine, l’un des « modèles » pour devenir centenaire identifiés depuis longtemps est celui d’Okinawa, un petit archipel au sud du Japon.
Et parmi ces leçons, il y a quelques surprises.
Un nombre de centenaires multiplié par 700 en 60 ans !
107 000 centenaires, c’est considérable dans l’absolu, mais c’est aussi, je le répète, stupéfiant quel que soit le mode de comparaison.
Il y a soixante ans, l’archipel ne comptait que… 153 centenaires. Il y a 45 ans, il y en avait 1 000. Il y a moins de 30 ans, 10 000, et il y a moins de 15 ans, 50 000.
Le Japon a donc multiplié par 2 sa population de centenaires en moins de 15 ans… et par 700 en 60 ans.
Même si comparaison n’est pas raison, comparons ces chiffres avec ceux de la France.
En France aussi, vous le savez sans doute, la population vieillit. D’après l’INSEE, la France compte en 2026 environ 37 000 centenaires[4] pour une population de 69 millions[5]. Le Japon, lui, en compte 107 677 pour environ 122 millions d’habitants.
Rapporté à la population, le Japon affiche environ 87,5 centenaires pour 100 000 habitants, contre environ 54 en France. Le taux japonais est ainsi près de 60 % supérieur au nôtre.
Cette « réussite » (qui est l’image inversée de l’effondrement de la natalité au Japon, et qui commence aussi à s’installer en France) est, il faut le souligner, nationale.
Je veux dire par là qu’elle concerne l’ensemble du Japon, et pas seulement Okinawa.
Okinawa est même, dans cette histoire, mauvaise élève, à condition de bien lire les chiffres.
Okinawa est-elle devenue un contre-modèle de longévité ?
Okinawa est l’une des « zones bleues » les plus tôt identifiées : dans les années 1970 un cardiologue japonais, le Dr Makoto Suzuki, a en effet lancé une vaste étude scientifique afin d’établir et comprendre les raisons de l’exceptionnelle longévité en bonne santé des habitants de ce petit archipel subtropical, comparé au reste du Japon.
Quand, en novembre 2005, la première enquête de Dan Buettner sur les zones bleues (on doit pour rappel ce terme au démographe belge Michel Poulain, qui a établi avec rigueur la zone bleue de Sardaigne) paraît dans le National Geographic, c’est un habitant d’Okinawa qui fait la couverture du numéro :

Durant des décennies, Okinawa a continué à faire la « course en tête » des préfectures du Japon comptant la plus grande proportion de centenaires.
En 2008, on comptait à Okinawa 61 centenaires pour 100 000 habitants (contre 28,4 pour l’ensemble du Japon).
En 2025, d’après les dernières statistiques du ministère de la Santé, on compte 77,6 centenaires pour 100 habitants. C’est donc encore plus qu’avant.
Sauf que désormais l’ensemble du Japon en compte plus de 80 pour 100 000.
Et c’est ainsi qu’Okinawa, autrefois « champion » de la population de centenaires au Japon, se retrouve désormais sous la moyenne nationale, classée 37è sur 47 :

Autrement dit, ce n’est pas la proportion de centenaires d’Okinawa qui s’est « effondrée », c’est la proportion dans l’ensemble du Japon qui a tellement grandi qu’elle a surpassé celle d’Okinawa !
Il y a une autre subtilité, qui n’apparaît pas dans ces chiffres : c’est le taux de centenaires en bonne santé.
Cent ans sur le papier, ou cent ans debout ?
Atteindre 100 ans, ce n’est pas la même chose que les atteindre debout, lucide et autonome.
Les registres démographiques se basent sur l’âge civil. Ils ne disent pas si la personne marche encore jusqu’au marché, prépare son repas, ou reconnaît ses petits-enfants.
Le gérontologue Thomas Perls, à partir de la New England Centenarian Study, distingue trois trajectoires approximatives chez les centenaires[6] :
- environ 15 % d’« escapers » (peu ou pas de maladie majeure à 100 ans),
- environ 42 % de « delayers » (maladies reportées),
- environ 43 % de « survivors » (qui vivent avec la maladie)
Ce sont des trajectoires hétérogènes.
Nous n’avons pas la moindre preuve que les 107 677 Japonais de 100 ans et plus au 15 septembre 2026 sont 107 677 personnes autonomes. Et nous n’avons, à ce stade, aucun moyen d’en connaître la proportion réelle (15 % ? plus ? moins ?)
Or c’est ici qu’il faut séparer deux Okinawa.
L’Okinawa historique de l’étude de Suzuki, celle que décrivent Bradley et Craig Willcox dans leurs synthèses de 2007 et 2014, repose sur une observation cohérente : un régime traditionnel dense (patate douce, légumes, soja, algues, peu de viande et de sucre), un apport calorique historiquement modéré (restriction légère estimée autour de 10 à 15 % avant les années 1960), un IMC bas tout au long de la vie, de l’activité, une cohésion sociale forte. Moins de maladies chroniques dans les cohortes de l’étude des centenaires d’Okinawa.[7]
L’Okinawa contemporaine n’est plus celle-là.
L’occupation américaine (à la suite de la Seconde Guerre Mondiale Okinawa a servi de base avancée à l’armée américaine dans le Pacifique), puis l’ « American way of life » – voiture, barbecue, fast-food – ont américanisé l’assiette, le mode de vie et les rythmes ; les chercheurs Willcox, puis Gavrilova et Gavrilov[8], ont documenté cette bascule.
Michel Poulain – « l’inventeur » du terme de « zone bleue » – et Anne Herm l’ont analysé de façon nette dans un article daté de 2024 : les générations nées avant la seconde guerre mondiale gardent encore un avantage de longévité en bonne santé quand celles nées après la guerre paient le prix de l’américanisation[9].
Lors de mes deux séjours à Okinawa en 2017, j’avais pu constater que la différence de mode de vie était considérable entre certains secteurs « reculés » comme à Ogimi, où les habitants continuaient à suivre le mode de vie traditionnel (je vais revenir sur celui-ci) surnommé le « village des centenaires », et la capitale Naha, où l’on pouvait manger des barbecues et boire des bières à qui mieux-mieux…
Autrement dit, le modèle qui avait fait d’Okinawa un laboratoire de longévité en bonne santé n’est plus le quotidien de l’archipel.
Pourquoi le Japon entier bat des records
Je reviens aux chiffres de l’ensemble de l’archipel nippon. Environ 88 % des 107 000 centenaires japonais sont des femmes.
Il y a fort à parier que cette progression du nombre de centenaires, et la surreprésentation des femmes dans cette population, soient dues – contrairement aux raisons historiques de longévité à Okinawa – à :
- des raisons génétiques (les femmes étant naturellement avantagées) ;
- la survie des grandes cohortes nées au début du XXᵉ siècle, qui arrivent à 100 ans en masse ;
- la baisse de la mortalité aux âges élevés — meilleurs soins, prévention, conditions de vie ;
- un système de soins qui prolonge la vie… sans garantir automatiquement les années en bonne santé.
Bref, si le Japon compte désormais un record de centenaires, ce n’est sans doute pas tant grâce à l’adoption d’un mode de vie Okinawaïen traditionnel (quoique l’hygiène de vie des séniors japonais reste, pour l’essentiel, supérieure à celle des Occidentaux) que par des mécanismes combinés de prédispositions génétiques, de bascule démographique et de structures médicales.
Ce que les jeunes Okinawaïens ont oublié, vous pouvez, vous, l’appliquer
Le secret de la longévité « historique » des habitants d’Okinawa lui, ne tient ni à la génétique ni à la médecine.
Et, d’une certaine façon, le « déclassement » d’Okinawa dans le classement des 47 préfectures du Japon pour le taux de centenaires nous le démontre par l’absurde : c’est parce que les plus récentes générations ont progressivement abandonné cette hygiène de vie qu’elles sont passées sous la moyenne nationale.
Les leçons de longévité du « régime Okinawa » restent donc plus que jamais pertinentes. Si de plus en plus d’Okinawaïens l’ont abandonné par effet de l’américanisation de leur territoire, vous pouvez, vous, les adopter.
Voici, pour rappel, ses principaux piliers :
Alimentation à 90 % végétale
L’Okinawaïen d’avant mangeait dense et peu calorique : légumes, légumineuses et soja, poissons gras, tubercules ou céréales peu raffinées ; son alimentation était à 90 % végétale, et les parties animales étaient riches en éléments nutritifs (comme les oreilles de cochon, dont le cartilage nourrit le vôtre).
Hara hachi bu
Manger à 80 % de satiété. Les assiettes sont un peu plus petites, on mange plus lentement parce qu’on mâche davantage. Pratique culturelle documentée ; ce n’est ni un jeûne extrême, ni une restriction calorique héroïque jusqu’à cent ans.
Fuir l’ultra-transformé, les sodas et le fast-food du quotidien
C’est une évidence qu’il faut rappeler : les sodas, la restauration rapide et d’une manière générale toute la gamme des produits de l’industrie agroalimentaire ultra-transformées, également appelée « junk food », augmentent nettement les risques de maladies métaboliques.
Marcher et bouger naturellement chaque jour
Les Okinawaïens de la campagne ne vont pas à la salle de sport soulever de la fonte, ni ne sortent faire du running : en revanche ils se déplacent chaque jour à pied ou à vélo, jardinent et font des exercices simples de d’entretien physique. C’est une activité physique naturelle qui entretient la forme physique.
Le lien social
Traditionnellement, non seulement toutes les générations vivent ensemble dans les villages (pas de « parc à vieux » type EHPAD) voire les maisons, mais les cercles sociaux durent toute la vie (ce sont les fameux « moai »).
Ikigaï
Vous n’avez aucune chance de vivre en bonne santé à un âge avancé si vous n’avez pas une bonne raison de le faire : c’est ce que les Japonais appellent l’ikigaï, qu’on peut traduire tour à tour comme le « but dans la vie » ou « une bonne raison de se lever le matin ».
Portez-vous bien,
Rodolphe
Sources :
[1] Voir la source Frédéric Bianchi « Plus de 107 000 Japonais ont désormais plus de 100 ans et c’est un record absolu… », dans BFM Business, le 16 septembre 2026
[2] Voir la source Ministère de la Santé, « 54 294 personnes étaient éligibles pour le prix du centenaire », septembre 2026
[3] Voir la source Jean-Philippe Balasse « Le Japon comptabilise désormais plus de 10 0000 centenaires, un record mondial et une singularité », dans Radio France, le 16 septembre 2026
[4] Cf. n.1
[5] Voir la source Hélène Thélot « Bilan démographique 2025 », Insee, le 13 janvier 2026
[6] Voir la source Jessica Evert, « Profils de morbidité des centenaires : survivants, retardataires et échappateurs », dans National Library of Medicine, mars 2003
[7] Voir la source Bradley J Willcox « Restrictions caloriques, régime alimentaire traditionnel d’Okinawa et vieillissement en bonne santé… », dans National Library of Medicine, octobre 2007
[8] Voir la source Natalia S Gavrilova “Commentaires sur les restrictions alimentaires, le régime d’Okinawa et la longévité », dans National Library of Medicine, le 31 août 2011
[9] Voir la source Michel Poulain, « Longévité exceptionnelle à Okinawa : tendances démographiques depuis 1975 » dans JIM, le 14 janvier 2004