Chers amis,
Aujourd’hui j’aborde avec vous un sujet que je ne maîtrise pas forcément, et surtout sur lequel j’ai du mal, je le confesse, à me former une opinion.
Aussi serais-je très curieux de connaître votre opinion.
Ce sujet, c’est celui de la « neuroatypie », appelée également « neurodivergence ».
La neuroatypie, si je devais la définir au lance-pierre, consisterait en ceci : le fait de ne pas avoir un cerveau fait, et fonctionnant, comme tout le monde.
Le terme même de neuroatypie (par opposition à « neurotypie », soit le fait, si je résume à gros traits, d’avoir un cerveau « normal » … terme là encore bien insatisfaisant !) était encore parfaitement inconnu ou du moins inusité dans le langage courant il y a dix à quinze ans.
Il rassemble, aujourd’hui, toute une panoplie de troubles et de diagnostics à acronymes, dont les plus célèbres sont :
- TDAH (pour : Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité) ;
- HPI (Haut Potentiel Intellectuel) ;
- TSA (Trouble du spectre autistique).
Aucun de ces troubles n’est considéré comme une maladie : ils n’ont aucun marqueur biologique et la question de leur origine génétique est, sinon discutée, du moins très partielle.
Ces termes se sont développés d’abord dans le domaine de la psychologie de l’enfance, pour expliquer et accompagner des profils qu’on aurait qualifié, il y a un demi-siècle, au choix, de « bon à rien », d’« enfant terrible » et même de « premier de la classe » !
Puis ces diagnostics se sont étendus à la population adulte avec une avalanche de « diagnostics tardifs ».
Et pour cause ! Il y a quinze ans, si quiconque vous avait dit que vous étiez HPI, vous l’auriez regardé avec des yeux ronds.
Tous neurodivergents ?!
Aujourd’hui, la presse féminine (pardon, mais c’est vrai) – dans laquelle j’inclus la presse « psy », – la radio et une série télé ont contribué à populariser ces termes, au départ cliniques, avec des conséquences pour le moins contrastées.
D’une part on observe, çà et là, un véritable soulagement d’adultes à voir leur « neuroatypie » reconnue et diagnostiquée.
D’autre part, on assiste à un curieux phénomène de mode – littéralement – poussant un nombre croissant de quadragénaires (en moyenne) à aller se faire dépister un TDAH comme on irait se faire faire son thème astral.
Un article publié dans Madame Figaro la semaine dernière, se faisait ironiquement l’écho de cette mode[1] :

Il y a tout de même quelque chose d’assez cocasse de voir ainsi des gens comme vous et moi chercher à vérifier s’ils sont neuroatypiques – donc, si vous m’avez suivi, pas comme tout le monde !
À tel point qu’une nouvelle « normalité » consisterait précisément à se découvrir une telle neurodivergence.
Est-ce une forme nouvelle de recherche de distinction ? Une étape supplémentaire du « développement personnel » également à la mode ? Ou bien une quête de solution et de réponse à une authentique souffrance ?
Sans doute un peu des trois, avec des nuances selon les profils. Vous voyez, là encore, que j’ai du mal à me faire une opinion.
TDAH, TSA, de quoi parle-ton exactement ?
Que désignent réellement ces termes que l’on emploie en ce moment à tout bout de champ ?
Avant d’être des étiquettes que l’on colle sur une personnalité, ce sont je le disais – pour certains d’entre eux – des notions cliniques bien précises.
Prenez le TDAH, acronyme de Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité.
Contrairement à l’image d’Épinal du petit garçon incapable de rester assis sur sa chaise, le TDAH ne se résume pas au fait d’être « turbulent ».
Les psychiatres décrivent plutôt un ensemble persistant de symptômes touchant trois grands domaines[2] :
- l’inattention : difficulté à maintenir son attention, oublis fréquents, tendance à passer d’une tâche à l’autre sans terminer ;
- l’impulsivité : parler ou agir avant de réfléchir, difficulté à attendre, décisions prises trop vite ;
- l’hyperactivité : agitation physique… mais aussi parfois, chez l’adulte, une agitation intérieure permanente, un cerveau qui ne semble jamais s’arrêter.
Point important : pour parler de « trouble », ces traits doivent provoquer une véritable souffrance ou une gêne importante dans la vie quotidienne.
Car sinon, nous sommes probablement très nombreux à pouvoir nous reconnaître dans cette description un lundi matin après une mauvaise nuit !
Le TSA, lui – le Trouble du Spectre de l’Autisme – c’est encore autre chose.
Le mot « spectre » est essentiel.
Il rappelle qu’il n’existe pas « un » autisme mais une très grande variété de fonctionnements, allant de personnes nécessitant un accompagnement quotidien majeur à des adultes autonomes ayant simplement une manière différente de percevoir le monde.
Les critères retenus aujourd’hui concernent notamment les particularités dans la communication sociale, les interactions avec les autres, les intérêts spécifiques, le besoin de routines ou encore certaines sensibilités sensorielles.
Mais là encore : aucune prise de sang, aucun scanner du cerveau ne permet aujourd’hui de dire « vous êtes autiste » ou « vous ne l’êtes pas ».
Le diagnostic repose sur une évaluation clinique.
Et puis il y a le fameux Haut Potentiel Intellectuel, ou HPI.
HPI, ou l’OVNI conventionnel et content de l’être
Le HPI occupe une place encore plus étrange, voire problématique, dans ce paysage.
Car le Haut Potentiel Intellectuel n’est pas un trouble psychiatrique.
Ce n’est pas davantage une maladie.
Ce n’est pas non plus un diagnostic médical !
Historiquement, il désigne simplement des personnes ayant un quotient intellectuel significativement supérieur à la moyenne – souvent défini par convention autour d’un QI égal ou supérieur à 130, soit environ 2 % de la population[3].
À partir de là, les choses se compliquent.
Car au fil des années, on a progressivement associé au HPI toute une constellation de caractéristiques : hypersensibilité, pensée en arborescence, sentiment de décalage, ennui, perfectionnisme…
Certaines personnes se reconnaissent profondément dans ce profil.
D’autres chercheurs rappellent que ces traits sont loin d’être systématiques et que deux personnes HPI peuvent être aussi différentes l’une de l’autre que deux personnes prises au hasard dans la rue.
Ce qui m’amène à la question suivante : si autant de personnes cherchent aujourd’hui à savoir si elles sont « atypiques », qu’est-ce que cela dit de notre conception de la normalité ?
Nous vivons à une époque qui valorise comme jamais la différence, l’originalité, la singularité.
Être « comme tout le monde » est presque devenu une inquiétude, voire une tare.
Pendant des siècles, l’être humain a cherché à appartenir au groupe. À rentrer dans la norme. À ne surtout pas être celui qui dépasse.
Aujourd’hui, une partie de la population semble chercher exactement l’inverse : découvrir ce qui la rend unique, et l’afficher comme le trait saillant de son identité.
Dans le cas du label « HPI », l’effet est d’autant plus recherché qu’il signifie à la fois « je suis différent » et « je suis plus intelligent que la moyenne ».
Pour un peu, la fameuse phrase de la fin des années 2000 de Jacques Séguéla « Quand t’as pas une Rolex à 50 t’as raté ta vie » pourrait bien être remplacée aujourd’hui par « Si t’as pas été diagnostiqué HPI, t’as raté ta vie ».
On voit également ce goût de la distinction à tout prix avec la recherche éperdue, chez toute une frange de la population, d’une identité sexuelle « non binaire » : on ne se définit plus comme homme ou femme, mais entre les deux, un mélange des deux, voire ni l’un ni l’autre.
Je n’associe pas ces deux phénomènes gratuitement : il y a quelques jours, dans un article du journal suisse « Le Temps », j’ai été frappé par le fait que presque tous les témoins cités dans un article consacré au TDAH dans le couple se définissaient comme « non binaire », « queer », et même BDSM[4] !
Bon, c’est encore une autre question, j’en ai conscience.
Laissez-moi simplement aborder deux limites, ou effets pervers, de cette « épidémie » actuelle de diagnostics neuroatypiques.
Premier effet pervers : la fiche jargonneuse
Je le disais au début de cette lettre, il y a dix à quinze ans, l’usage de ces acronymes était « réservé » à une profession.
Sa démocratisation à outrance fait que chaque parent souhaite, consciemment ou inconsciemment, qu’une neurodivergence, disons flatteuse, soit diagnostiquée pour leur enfant… voire pour lui-même… là où il y a quelques années nous aurions eu droit à une appréciation moins jargonneuse.
Pour illustrer ce travers, je me suis amusé à « diagnostiquer » les différents personnages d’une œuvre dont vous connaissez sans doute le corpus : Le Petit Nicolas.
Les textes de Goscinny, illustrés par Sempé, mettent en scène une galerie de personnages récurrents au caractère bien marqué, et qui nous rappellent à tous des profils que nous avons côtoyés dans notre enfance ou dans notre vie de tous les jours.
Si cette galerie de personnages était passée au crible de la « neurodivergence » contemporaine, voici ce que cela donnerait :
Nicolas : HPE / hypersensible créatif
Enfant à forte résonance émotionnelle, très sensible aux injustices, aux conflits et au regard des autres. Imagination débordante, pensée associative, besoin de liens affectifs forts ; intelligence davantage intuitive qu’académique.
Alceste : profil sensoriel / épicurien régulé
Personnalité stable, peu anxieuse, centrée sur les plaisirs simples et les sensations (notamment alimentaires). Bonnes capacités sociales, loyauté élevée.
Clotaire : TDAH inattentif probable / intelligence non scolaire
Difficultés d’attention, d’organisation et d’adaptation au cadre académique classique. Esprit rêveur mais pas dénué d’intelligence : capacités pratiques, humour et compréhension sociale souvent supérieure à ses résultats.
Eudes : TDAH hyperactif-impulsif probable
Forte énergie motrice, impulsivité, réactions immédiates et faible inhibition émotionnelle. Fonctionnement spontané, physique et loyal : l’émotion passe par l’action avant la réflexion.
Agnan : HPI scolaire possible + anxiété de performance
Grandes capacités verbales et académiques, respect scrupuleux des attentes adultes. Perfectionnisme, peur de l’échec et difficulté à s’intégrer avec ses pairs ; intelligence utilisée comme protection.
Bref, plus d’Alceste « gourmand », ni de Clotaire « cancre », ni d’Eudes « bagarreur », ni d’Agnan « intello à lunettes », mais des fiches-profils jargonneuses. Cela fait tout de suite plus sérieux.
Est-ce plus vrai ainsi ? Je ne sais pas. Mais c’est moins drôle !
Second effet pervers : l’excuse
L’autre effet pervers, que j’ai constaté à la fois chez certains parents au sujet de leur progéniture, mais également chez certains adultes, c’est l’excuse (je ne trouve pas d’autre mot) que peut aussi représenter ce « diagnostic ».
« Je ne suis pas désorganisé : j’ai un TDAH. »
« Je ne suis pas trop sensible : je suis HPI. »
« Je ne suis pas asocial : mon fonctionnement est différent. »
J’ai conscience que pour beaucoup de personnes, cette découverte est probablement autant une révélation qu’un immense soulagement, qui leur permet de relire toute leur vie avec une nouvelle grille de lecture, un nouvel éclairage.
C’est, une fois encore, le paradoxe de la « neuroatypie » qui en fin de compte classe dans une nouvelle normalité un comportement ou un profil auparavant jugé dissonant.
Ces gens qui se sont entendu répéter toute leur enfance qu’ils étaient paresseux, ou bizarres, ou trop rêveurs, ou trop intenses, ou trop dans leur monde, etc., etc., découvrent parfois qu’ils n’étaient pas « défectueux » : ils avaient simplement un mode de fonctionnement différent.
Mais cette pente est savonneuse en diable.
Elle constitue une excuse bien commode derrière laquelle se réfugier quand une autre personne, même diplomatiquement, fait remarquer ce trait ou ce défaut : « ce n’est pas ma faute, je suis comme ça ».
Cela est déjà terrible (et peut-être assez lâche) quand on est adulte : il y a une forme de renoncement, d’abandon au diagnostic, qui justifie certains comportements qui seraient normalement considérés comme impolis, déplacés.
Récemment, j’ai même vu des adultes « brandir » et annoncer leur neurodivergence avant même de se présenter à moi pour obtenir une petite faveur, ou satisfaire ce qui ressemblerait, chez un enfant, à un caprice.
Ce réflexe est délétère, à mes yeux, car il est le signe que le diagnostic d’une neurodivergence, quel qu’il soit, a non seulement été pris pour argent comptant, mais pour définitif, empêchant tout travail sur soi, toute progression, toute évolution.
Mais pour les enfants, c’est encore pire.
Un enfant qui s’est entendu dire, durant la majeure partie de son enfance, « ce n’est pas de ta faute mon chéri, tu es différent car tu es (mettez ici l’acronyme de votre choix) » intègre cette information comme un trait constitutif de son identité dont il aura le plus grand mal à se défaire à l’âge adulte, si toutefois il prend même conscience de la croyance limitante que cette étiquette constitue.
Ces diagnostics, avec leur jargon technique sous forme d’acronymes, restent des cases, et des cases dont il est d’autant plus difficile de s’affranchir qu’elles font « médicales » et « sérieuses ».
Le risque est de transformer chaque trait de caractère en symptôme, chaque difficulté en diagnostic, chaque bizarrerie humaine en catégorie psychologique, brandi dès lors comme un joker au cours de cette partie de cartes sociale qu’est la vie parmi les hommes et les femmes (et les êtres non-binaires & compagnie).
Mais, je l’admets, si j’ai été témoin de plusieurs « diagnostics » de neurodivergence dans mon entourage, je n’en ai pas (jusqu’ici) été l’objet ; aussi mon analyse vous paraîtra-t-elle injuste, peu empathique voire même méchante.
C’est aussi pour cela que je vous demandais de me donner votre opinion à ce sujet, ce que je vous invite à faire ici.
Portez-vous bien,
Rodolphe
[1] Voir la source
[2] Voir la source TDAH, une « maladie à la mode » ?, EnableMe
[3] Voir la source Bilan Psychologique, Le Haut Potentiel Intellectuel.
[4] Voir la source Coline Clavaud-Mégevand, 3 juin 2026, Le Temps
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